Anne Delrez “Recueils”

Groupe de personnes cherchant dans un gros buisson

©A.Delrez – du fonds Madame Pemerle

Anne Delrez “Recueils” 

Grande Galerie

Anne Delrez a introduit très tôt dans sa pratique artistique une réflexion sur l’image pauvre et sans intention plastique. Ses collectes l’ont orientée vers les images venant de l’album de famille, du portefeuille, de la boîte à chaussure retrouvée dans un grenier. Elle cherche depuis une alternative pour ces images vouées à l’oubli, dont plus personne ne veut mais qui portent en elles un peu de notre histoire collective. Elle leur redonne vie et en souligne leur esthétique particulière.

Exposition présentée avec la complicité de La Conserverie – Conservatoire National de l’Album de Famille à Metz et l’aide de Photon Laboratoire

Jusqu’au 12 mai 2019

 

VIDEO https://youtu.be/rZgT0oD4RGA

 

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Anne Delrez est photographe. Une de ses images tirée de la série des « Dimanches » laisse entrevoir un lit défait. Les rayons du soleil déjà bien levé inondent la chambre encore imbibée de sommeil. Un paravent cache de moitié cette scène. Une personne est peut-être encore enfouie dans les draps, un enfant, un amant, un ami? L’appareil, posé au sol, mêle à la composition les motifs et l’odeur de poussière chaude du tapis.

Nous apprendrons que cette photographie est prise dans la maison de la grand-mère de l’artiste. Ce matin de dimanche, elle quitte son lit et s’extrait du cadre pour immortaliser l’instant.

 

Comme pour cette image, Anne Delrez laisse un jour de côté son appareil pour créer un cadre d’un genre nouveau, destiné à d’autres photographies. Les vôtres, les leur, les miennes. La Conserverie sera le lieu d’archive de ces photographies de famille, devenant alors bien commun autant que mémoire collective.

Cette Conserverie rassemble aujourd’hui plus de 26 000 photographies. Lorsqu’elle ouvre en 2011, elle en compte 800. Huit cent photographies glanées, trouvées, presque comme un automatisme, depuis déjà plusieurs années. New-York, 27 ans, un polaroïd et un rolleiflex sous le bras, ce seront un 3 – 33 tours des Beach boys et des photographies tirées de poubelles qu’Anne Delrez ramènera en souvenir. « Parce qu’un photographe a les yeux partout et parce qu’on ne jette pas les photographies. » Noctambule, rentrée à Marseille, elle poursuit sa quête en arpentant les rues. De ces longues marches, on retrouve entre autres l’exposition participative de « La pratique de la marche en avant », elle-même présentée un temps dans les caissons lumineux des abris-bus messins. Pour cette exposition, comme pour d’autres collaboratives, l’artiste instaure un rituel. Qu’il s’agisse de la marche (exposition en 2012), de « Se tenir » (exposition en 2016, suivie d’une édition en 2017) à un végétal, de barques (exposition au printemps 2019), elle propose un thème, comme elle sait les nommer, qui sera une

image facile à reconnaitre. Puis elle invite à fouiller dans les boîtes à images. C’est avec ces participations que se forment ces albums-exposition. Les photographies sont ressorties et regardées pour entrer dans les albums photos de notre mémoire

collective.

 

Ce processus archéologique commence dès sa première édition « Charles et Gabrielle, photographes » qui marque aussi les débuts de la Conserverie. A la mort de son grand-oncle, Anne Delrez hérite de ses photographies toujours rangées deux par

deux dans leur pochette d’origine. L’artiste réalise l’album que Charles et Gabriel n’auront jamais eu, pour le montrer à d’autres. Cette édition est publiée en 2003. La même année sort l’ouvrage à la couverture étrangement similaire In almost

every picture #2 d’Erik Kessel, puis trois années plus tard, Photo Trouvée de Michel Frizot. Ce sont les prémices de l’engouement pour la photographie vernaculaire.

Parce que ces photographies glanées, trouvées deviennent siennes, que les photographies données sont celles d’instants qui appartiennent à tous, Anne Delrez oscille sans cesse entre intime et universel. « Dimanches », « Les fleurs du bord de

route », « La grande ours », les titres des séries photographiques qu’elle réalise avant La Conserverie interpellent déjà. Mais révéler les attitudes sans cesse rejouées n’est pas l’apanage de la photographie.

Pendant trois années, l’artiste récolte dans les journaux une série de petites annonces, toutes adressées à des Anne. Devenues déclarations d’amour à l’artiste, cette dernière les reproduit sur des formats A4 dans une série nommée « Trichez-vous au

solitaire », titre éponyme d’une petite annonce qu’elle a elle-même publié dans le journal Libération. L’exercice des petites annonces est difficile. Ce moyen de séduction nécessite d’être efficace et concis, il pose un cadre, un nombre de lettres maximum. La suite de l’oeuvre appartient au hasard.

Ce jeu fortuit comme méthode de récolte est un leitmotiv dans ses projets. Souvent, elle trouve ou on lui donne. C’est aussi pour cela qu’Anne Delrez ne trie pas les photographies, comme elle ne trie pas les petites annonces adressées à ses

homonymes.

Si l’archivage des albums à La Conserverie est celle de la part intime de l’humain, les photographies sont une image documentaire d’un moment qui a été. La projection que l’on entretient d’une photographie reste personnelle. Aimerait-on

être la personne sur la photographie ? Celui qui la prend ou celui qui regarde ? Il s’agit de la construction d’une histoire à partir du potentiel fictionnel des images, processus qu’Anne Delrez rapproche aisément des systèmes cinématographiques.

Celles que l’artiste nomme des photographies mortes, seront peut-être aimées par d’autres.

A La Conserverie, Anne Delrez multiplie les projets pour renouveler le partage autour de la photographie vernaculaire.

Alors que les photographies appartiennent au passé, Anne Delrez n’a de cesse de les relier au présent, au vivant. Lors de ses premières expositions, l’artiste donne ses photographies en échange de quelque chose, n’importe quoi. Ce partage avec l’autre

revient dans tous les projets qu’elle mène avec la Conserverie.

« Du son au carton » monté avec l’artiste Sylvie Réno et qui l’a mené sur les marches de l’Elysée pour le prix de l’Audace en 2016, en est un autre exemple. Ce sont les élèves et personnels du lycée professionnel René Cassin que les deux artistes ont

emmené sur le chemin d’une oeuvre collective, qui rappelle encore l’intérêt pour le recyclage d’Anne Delrez, depuis ses expéditions nocturnes à Marseille.

Cette même année commence Lautobiographie comme mensonge. Le protocole propose à chaque participant de piocher au hasard dans le fond iconographique de La Conserverie cinq photographies, de les regarder, puis d’en choisir une. « Alors,

elle devient la sienne, sort de son album, devient un souvenir, est un souvenir, un mensonge. Et nous ne saurons pas si elle est le point de départ d’un fantasme ou l’occasion de piocher dans sa mémoire car nous n’y accordons pas d’importance. »

En 2017, après une exposition, Anne Delrez publie un ouvrage qui compile toutes ces « rencontres du présent d’un anonyme fixé sur du papier photosensible et de l’histoire d’un autre. » Si l’édition devait marquer la fin du protocole, les « autobiographies mensongères » s’écrivent toujours dans de nombreuses rencontres menées par l’artiste.

Entre intime et collectif, anecdotique et universel, souvenir et mémoire, Anne Delrez active un va-et-vient incessant entre ce qui lui est cher et ses oeuvres participatives qu’elle déploie avec, pour et par d’autres.

C’est ainsi qu’un jour, ses photographies d’artistes ont rejoint les albums. Ce jour, elle a ouvert la Conserverie.

« Je travaille sur la Mémoire avec ma mémoire. »

Anne Delrez