Helen Levitt

«In the street»
2 juin au 16 septembre 2016

En contrepoint aux expositions du festival Rose Béton, le Château d’Eau présente une sélection de l’œuvre d’Helen Levitt.

Photographe américaine de l’après-guerre qui sans jamais avoir rechercher la célébrité est reconnue aujourd’hui comme maître de la « street photography ». Ses photos de rues réalisées dans les quartiers pauvres de New York, sa ville natale ont inspiré et marqué de nombreux photographes, de conservateurs de musées et de collectionneurs.

Helen Levitt abandonne tôt ses études et, dès 1931, elle apprend la photographie chez un artisan photographe du Bronx où cette fille d’immigrants se familiarise avec la chambre noire, avant de portraiturer les amis de sa mère. Mais c’est la rencontre et la découverte des photographies d’Henri Cartier-Bresson, de Walker Evans et de Manuel Alvarez Bravo en 1935, lors de la fameuse exposition «Documentary and anti-graphic photographs» à la galerie Julian Levy, qui fut un véritable choc pour elle. Dès lors, comme eux, elle retiendra l’intuition comme matière première de ses photographies, mais s’abstiendra de toute incursion dans le photojournalisme. Par timidité, précisera-t-elle, et manque d’attrait pour la technique.
Pendant près de soixante ans et sans que jamais ses images ne cherchent à raconter une histoire ou à défendre une thèse sociale, mais avec une empathie certaine, elle fera des rues des quartier pauvres new-yorkais son domaine de prédilection. En se glissant subrepticement et essentiellement dans l’univers des enfants et de leurs jeux de rues, elle s’émerveille devant l’énergie créatrice de leurs dessins à la craie sur les murs et les trottoirs et capte ainsi la poésie des rues avec des images à la fois spontanées et exigeantes, la solitude des vieux et la chorégraphie de la vie à l’emporte-pièce.

La reconnaissance ne tarde pas. Édouard Steichen, conservateur de la photographie au Museum of Modern Art, lui accorde une exposition personnelle en 1943 : elle a 30 ans, y sera dévoilé l’un de ses clichés les plus reproduits : trois gosses en route pour Halloween, ravis sur le perron, avec leurs masques de fortune.
Ses confrères l’admirent. Walker Evans, par exemple dont elle fut l’élève et resta l’amie (elle l’accompagnera dans le métro quand il fera ses photos incognito). L’écrivain James Agee aussi. Ils réaliseront ensemble, avec Janice Loeb, « In The Street », un bijou de quatorze minutes monté en 1952 et accompagné des improvisations musicales de Arthur Kleiner. Version live de ses images immobiles.

C’est en 1959 qu’elle aborda la couleur grâce à deux bourses de la Fondation Guggenheim. Mais tout a changé, les trottoirs se vident de leurs locataires, effondrés devant la télévision. Helen Levitt continue à traquer les dessous candides de sa ville natale. Une grande partie de ces travaux fut volée dans un cambriolage, mais les images qui restent et d’autres prisent les années suivantes révèlent une coloriste subtile. Parfois les compositions se complexifient bien que le regard reste franc et direct. Si le motif garde la primauté, la recherche formelle participe de ses desseins et contribue à la force et au sens de ses photographies.

Helen Levitt a su imposer sa vision d’un New York d’en bas, loin des miradors de la réussite. Son unique credo : «La beauté est dans la réalité elle-même.»
John Szarkowski emblématique conservateur de la photographie au Moma qui succéda à Steichen de 1962 à 1991, dira à propos d’elle : «Personne ne la surpassait».

Durant les années 1940 Helen Levitt a fait beaucoup de photographies dans les rues de New-York. Ses photographies n’ont pas été destinées à raconter une histoire ou documenter une thèse sociale; elle a travaillé dans des quartiers pauvres parce qu’ils débordaient de monde et que la vie de la rue était socialement riche et visuellement intéressante.
Les images de Levitt ne rapportent aucun événement inhabituel; la plupart d’entre elles montrent les jeux d’enfants, les commissions et les conversations des personnes d’âge moyen et l’attente observatrice des vieux. Ce qui est remarquable dans ces photographies est que ces immémoriaux actes routiniers de la vie, pratiqués partout et toujours, y sont révélés comme étant pleins de grâce, de drame, d’humour, de pathos et de surprise et aussi qu’ils sont emplis des attributs de l’art, comme si la rue était une scène et ses habitants étaient tous des acteurs et des actrices, des mimes, des orateurs ou des danseurs. Regardant ces photographies aujourd’hui et appréciant leur valeur artistique, certains pourraient se demander ce qui est arrivé à la qualité de vie commune, qu’on y voit. La question suggère que les images de Levitt rapporteraient objectivement la façon dont les choses étaient entre voisinages dans le New-York des années 1940.
Une explication possible est que peut-être les enfants ont oublié comment feindre avec style et les femmes comment potiner et consoler et les vieux comment surveiller.
Ou alors, peut-être que le monde documenté par ces images n’a jamais existé du tout, sauf dans le regard d’Helen Levitt, dont le sens de la vérité a découvert ces tranches minces de faits qui, mis ensemble, créent le rêve.

John Szarkowski, dans «Looking at Photographs», New York, NY, The Museum of Modern Art, 1973.

Repères Biographiques

Helen Levitt est née le 31 septembre 1913 à Brooklyn dans une famille juive d’origine russe. Elle décède le 29 mars 2009 à New York.
Elle compte parmi les photographes majeurs du XXe siècle.
En 1935, Helen Levitt fait la connaissance de Henri Cartier-Bresson et Walker Evans. L’année suivante, elle commence à photographier dans les quartiers populaires de New York, en s’intéressant notamment aux dessins d’enfants. En 1941, elle séjourne à Mexico et travaille comme monteuse pour Luis Buñuel.
Dans l’immédiate après-guerre, Helen Levitt conçoit, en collaboration avec l’écrivain James Agee, le livre A Way of Seeing (publié en 1965), et coréalise avec lui et la peintre Janice Loeb, In the Street (1948). A partir de la fin des années 1950, elle photographie également en couleur dans les rues de New York.
L’oeuvre d’Helen Levitt a fait l’objet de rétrospectives, entre autres, au San Francisco Museum of Modern Art (1991), à la Documenta X de Kassel (1997) et à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris (2007).

Parmi les ouvrages qui lui ont été consacrés : Mexico City (Double Take, 1997), Here and There et Slide Show (PowerHouse Books, 2004 et 2005), Helen Levitt, Un lyrisme urbain (Point du jour, 2011)

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