Collectionner la photographie…

C’est l’histoire d’une conviction, celle que la photographie est un art, même lorsqu’elle n’était pas reconnue comme telle. Malgré l’omniprésence des images de notre culture, malgré un grand nombre de « collections » de photographies dans les musées et institutions, collectionner la photographie relève d’un acte réfléchi et engagé. Celui de participer à élever la photographie comme « art », au-delà de son être premier de document, jusqu’à l’abstraction d’une œuvre.

La collection du Château d’Eau débute en 1975, avec l’achat de deux photographies de Robert Doisneau, suivis d’autres acquisitions qui ne devaient plus s’interrompre. A la même époque, en 1978, le Musée d’Orsay commence à rassembler une collection photographique contribuant à faire du tirage photographique un objet précieux, voué à une illustre postérité. Déjà, des collectionneurs privés, au gré du cœur et du hasard s’ouvrent à l’achat de tirages photographiques dits de collection.

« Collectionner des photographies, c’est collectionner le monde » écrivait Susan Sontag dans son essai « Sur la photographie ». Chacun peut ressentir le vertige d’une telle entreprise. Le parallèle entre l’acte photographique, comme prélèvement d’un fragment du réel peut s’apparenter au regard du collectionneur. Mais dans une collection publique, ce travail de sélection, n’est pas d’abord le reflet de la personnalité ou du « goût » du collectionneur. La collection prospecte une histoire de la création, cherchant sans cesse à l’anticiper. La dynamique d’une collection vivante, contemporaine réside dans son développement, en temps réel, par l’exercice délicat de captation de nouvelles pertinences, au fil de la programmation d’expositions. Jean Dieuzaide en tant que directeur du Château d’Eau qualifiait la collection d’« histoire vivante de la photographie par ceux qui l’a font ». Ce « ça a été » collectif, permet de contextualiser les influences historiques, remixer les approches, pour éclairer de nouveaux chemins, parier sur l’émergent, au risque de l’errance ou de l’incertitude. Ce faisant, elle contribue à la création photographique elle-même.

La collection ne se limite pas à un « recensement », elle est un outil pour produire, montrer, tisser des liens entre les artistes et le publics. Cette « cueillette » photographique, aussi inestimable que modeste, prend corps et sens par la réception du public.
Dans une collection, penser, classer, associer, confronter, est irrémédiablement provisoire, changeant car les œuvres nouvelles nous bousculent, élargissent notre subjectivité, offrent une exploration sans cesse renouvelable. La collection du Château d’Eau demeure ainsi en mouvement, nomade, et métissée. Elle emprunte au devoir d’inventaire, sans s’y conformer totalement, conjuguant le travail de sens critique au plaisir de la découverte, à l’étonnement du regard.