Photo actuelle en France

1 au 28 février 1988
LE PAYSAGE PHOTOGRAPHIQUE ACTUEL EN FRANCE
VU PAR DES CRITIQUES PARISIENS

Poursuivant sa vocation culturelle, le moment est venu pour le Château d’Eau de faire le point, sur ce que certains conviennent d’appeler : la tendance actuelle de la « création » photographique française. Aux deux extrémités de la chaîne, le jeune photographe en recherche et l’homme contemporain, perdu dans un océan d’images, s’interrogent. D’où vient ce mouvement et faut-il le suivre ? Répondre est toujours un exercice périlleux et prétentieux. Nous nous contenterons d’une réflexion impartiale sur cette vague de fond, cette vogue, dont il faut tenir compte : elles ne sont pas sans fondements.

Cette tendance, est-elle seulement française ? Non. Touche-t-elle seulement la Photographie ? Non. Est-elle toujours aussi inventive que ce qu’on le dit ? Je ne le pense pas. Par contre, si elle se veut inventive, pourquoi reproduit-elle, bien souvent, les gestes et les attitudes de ce qu’elle a trouvé chez les autres ? Peut-elle feindre d’ignorer l’histoire et l’oeuvre de précurseurs, tels que Man Ray, Tabard, Cecil Beaton, Aron Sisking, Minor White, Kertesz, Richard Steinberg et bien d’autres, sans oublier les membres du groupe « Libre Expression » ? (1).
Pour mieux se situer dans le contexte général, demandons à ceux qui en sont responsables quelle est d’après eux l’inédit et la dimension de la photographie actuelle ? Nous apporte-t-elle du jamais vu par rapport aux Paul Strand, Bill Brandt, Edward Weston, Brassaï, Doisneau, Boubat, Klein, Robert Frank, Koudelka, etc… dont, pour la plupart, nos visiteurs connaissent l’oeuvre présentée au cours des 150 expositions précédentes. Enfin, les acteurs de cette photographie actuel-le, peuvent-ils dire ou laisser penser à leurs cadets : « l’unique chemin est là, seront perdus ceux qui ne le suivent pas ? ». Non. Qu’ils commencent à voir en premier s’ils s’engagent sur une large avenue ou dans une obscure impasse, comme ont dû le faire leurs aînés.
La confrontation critique que nous vous proposons ce mois, précédée intentionnellement, par l’exposition des « Moins Trente » en janvier (2), nous apporte les éléments nécessaires à notre entendement.

Cette réflexion nous est offerte par Yves Aubry, directeur artistique du S.I.T.I. (3). Elle me paraît positive. S’entourant de huit personnalités influentes du monde parisien de la photographie, critiques d’art, conservateurs ou directeurs artistiques, Yves Aubry explore le paysage de la photographie actuelle, sa diversité et ses mouvances. C’est à mon avis une très bonne initiative, elle était nécessaire. Je regrette simplement le créneau étroit mais inévitable (étant donné l’ampleur du sujet), de cette étude située entre la génération des moins trente et celle des photographes reconnus. Là se trouvent, il. faut en convenir, les images de l’actuel atelier français, objet de notre interrogation majeure et aussi de celle des photographes qui se sont laissés emporter, sans trop réfléchir, par les courants de l’art. Ce n’est pas seulement la photographie qui est actuelle, c’est avant tout, ce phénomène général et historique dont elle procède. Phénomène à mon sens, à la fois indigent et séduisant, issu de beaux esprits et aujourd’hui dépassé: de nombreux témoins dont les médias se font l’écho le confirment tous les jours. II continue malgré tout ses ravages, remettant à lui seul toutes les disciplines artistiques en question.
La photographie comprendra, en prenant de l’âge, qu’elle ne peut se satisfaire de cet espace étroit, vivant dans l’ignorance de l’universalité du monde et de son mystère. Cependant, perpétuellement éloignée, d’une part par son retard à se connaître elle-même, mais plus encore par la faute des autres qu’elle dérange, la photographie ne veut plus en aucun cas aujourd’hui, laisser passer l’occasion d’investir le paysage des arts : on le comprend. Le temps est venu pour elle d’en explorer le champ avec les mêmes facilités accordées aux autres disciplines artistiques.
Bien campée, maintenant, sur le marchepied des codes et repères coutumiers, la photographie, trop longtemps bafouée, et fière de son succès grandissant, souhaite prendre non pas une revanche, mais la place à laquelle elle a droit dans le concert des arts. Elle ne veut plus être paralysée par une opinion artistico-critique toujours aussi désobligeante, néfaste, aveugle et injuste, à son égard. Par ailleurs, les jeunes photographes sommés, d’un côté, de montrer leur savoir-faire, se sentent frustrés; d’un autre, ils acceptent mal de voir des peintres utiliser la photographie (4) et en tirer meilleur profit qu’eux-mêmes, détenteurs avertis de leur discipline. Par ce qu’ils sont photographes, leurs œuvres pourtant très proches ne leur donnent pas pour autant le statut, la considération et les avantages matériels que la rumeur dite « intellectuelle », donne à celles, copies conformes, de l’artiste peintre-photographe.
Si j’avais à leur donner un conseil, je leur dirais : c’est très bien ainsi, acceptez cette différence, la sagesse est ailleurs, mais surtout pas en essayant de réinventer aveuglément un langage de l’image en parallèle avec l’évolution actuelle. Marchez votre chemin, la photographie aujourd’hui peut se permettre d’être de plain-pied avec le reste de la culture. Le succès du Château d’Eau le confirme. Elle doit « … ne pas rester, nous dit Jean-Claude Lemagny, un art marginal, parallèle et trottinant à côté, sur le bord de la route, alors qu’elle pourrait (qui sait ?) relayer ou doubler ses sœurs aînées. « N’est-il pas des images exclues jusqu’à ce jour, des cercles concernés par les arts, qui bousculent la routine au grand émoi de certains, submergent les références établies en certitudes et franchissent la porte du Cénacle ? Une affaire de mode, pensera-t-on ? Autrefois peut-être, aujourd’hui pas : la photographie existe !
Toutes ces recherches actuelles, impossibles à faire en peinture avec la même pâte, faites sur le bougé ou le flou, en forme de sensibilité interrogative de la matière « où la matière touche à l’imagination et où l’imaginaire touche à la matière », ne sont-elles pas aussi fortes, aussi présentes que celles qui ont été faites en d’autres disciplines, ces cinquante dernières années ?

La photographie a le droit, elle aussi, d’être le résultat d’une imprégnation de l’esprit et le photographe se plaire à projeter ses fantasmes dans le réel ou nous faire vivre sa propre histoire. L’artiste en rend compte à travers ses œuvres et les fait exister…. « Les vestiges de la mémoire, son enfance, ses voyages, ses amours, son corps, dans le calme ou la dérision, sont autant de catalyseurs de son territoire intime ». Peintre, compositeur, sculpteur ou photographe, en « cherchent » une transcription picturale et les confient à l’espace attentif de notre sensibilité…
Le danger vient de cette porte ouverte au meilleur mais aussi au pire, lequel a tout loisir et prétentions de s’y précipiter. Pour d’aucuns, c’est l’affirmation brutale et sans appel de ce que le « beau » a déserté nos valeurs, laissant place au « laid ». Le danger est même dans les définitions « savantes » du beau ou du laid, disséquées par chacun au fil de leur fatuité.
Plus simplement, Platon s’exprimant sur le beau, l’affirmait comme étant « la splendeur du vrai », analyse peu contestée d’ailleurs. Selon l’opinion de sages, il est dit aussi qu’« une mauvaise toile est une toile qui ment ». Partant du principe vérifié que la photographie ment seulement entre les mains des tricheurs… on peut se faire une opinion. Les scientifiques la renforcent à le rr manière : ils observent souvent, en effet, que si la transcription graphique d’un résultat attendu n’est pas belle, c’est que le résultat est erroné ! II est stimulant de constater combien les choses du sensible, quelles que soient leurs origines, s’orientent sans défaillance vers une protection de l’authenticité.
Au-delà d’une affaire de mode, nous pouvons dire : il y a toujours à chaque instant, une photographie actuelle qui oublie, volontairement ou pas, la photographie considérée hier comme actuelle : faire du « nouveau », c’est souvent faire du sur-place… il faut accepter de vivre avec son temps. Accepter aussi d’essayer de dégager en nous de nouvelles couches de sensibilité pour faire l’effort de découvrir, avec un regard de pensées et de réflexions adapté à notre époque, la consistance de ces œuvres actuelles «inhabituelles» dont le juge impartial sera le temps.

Jean Dieuzaide

(1) Mouvement créé en mars 1964, pour réagir contre la routine photographique, par J.-Claude Gautrand, J.-P. Rihel et moi-même.
(2) On aura remarqué, soit dit en passant, le choix fait par le jury du Centre National de la Photographie chargé de se prononcer sur les 350 dossiers présentés. Douze seulement ont été retenus.
(3) S.I.T.I.: Salon International (bisannuel) des Techniques de l’Image.
(4) II s’agit de peintres tels que David Hockney, Collins, Beckley, Boltanski, etc..