Parcours #2 – S’initier à la “photographie pauvre”

En réaction à la sophistication de plus en plus grande des appareils photos, au passage de l’argentique au numérique, aux bans d’essais des revues de photographie qui en testant les appareils et les optiques voudraient nous faire croire qu’un bon appareil peut faire une bonne photo, les partisans de la photographie pauvre prônent une pratique résolument alternative en revendiquant les imperfections optiques ou chimiques d’une image obtenue avec des appareils photographiques de fabrication artisanale.

AUX ORIGINES DE LA FOTOPOVERA
Ce mouvement est né dans les années 80 mais trouve ses racines dans les origines de la photographie, tant au niveau de l’optique (camera obscura, optiques de mauvaises qualités) que du point de vue chimique (recours aux procédés anciens comme le calotype ou la gomme bichromatée et autres procédés pictorialiste). Retour aussi vers les expérimentations de l’entre deux guerres (Dada, constructivisme, surréalisme). Références enfin à ces photographes des années 50-60 comme Robert Frank et William Klein qui revendiquait l’image mal composée, un peu sale pour rompre avec l’instant décisif d’ Henri Cartier-Bresson. La photographie pauvre regroupe plusieurs pratiques : camera obscura (sténopé), appareils jouets et amateurs, le polaroïd, les téléphones mobiles, la lomographie.

« Je préfère les mauvaises images réussies aux bonnes photos ratées » Bernard Plossu

QUELQUES EXEMPLES :

  1. Camera obscura et sténopé :
    Historique : un minuscule trou percé dans une boite permet l’apparition sur le côté opposé d’une image inversée de la réalité extérieure. C’est 400 ans avant Jésus Christ qu’Aristote constate ce phénomène mais il faut attendre la Renaissance pour que Léonard de Vinci l’utilise pour figurer en peinture la troisième dimension, et 1824 pour que Niepce l’utilise pour inventer la photographie en trouvant le moyen d’en fixer l’image.
    ¬ Effets techniques : Le sténopé permet d’obtenir une image floue avec un fort vignettage (effet tunnel), effets grand angle et distorsions, jeux sur les temps de pose souvent très longs. Les sténopéistes utilisent et inventent toutes formes de camera obscura, allant de la simple boite en carton à des chambres d’hôtel en passant par des bidons, des caravanes et même leur bouche…
    ¬ Artistes : Illian Wolff, Ruth Thone Thomsen, Christen Felten et Véronique Massinger, Claire Lesteven, Jeff Guess, Gabor Osz, Rémi Guerrin…
  2. Appareils jouets et amateurs
    Le Box : Prototype du premier appareil amateur industriel mis au point par Georges Eastman en 1888 est une simple boite en bakélite, en métal ou en bois, il ne permet pas de régler l’exposition. De formats 6X6 ou 6X9. Appareils “jouets” : Le Diana, Le Brownie flash, Holga : Boitiers bons marché avec optiques en plastique.Lubitel : copie soviétique du Rolleiflex
    ¬ Effets techniques : Contrairement au sténopé, les effets sont discrets : pas de déformation spectaculaire de la perspective, juste quelques imperfections qui viennent rappeler la volonté de laisser s’exprimer l’inconscient visuel. Leger flou et léger vignettage avec parfois quelques coulées lumineuses dues au manque d’étanchéité de la boite.
    ¬ Artistes : Bernard Plossu Marc Trivier, Bruno Debon, Nancy Rexroth, Daniel Price, Daniel Canogar, Miroslav Tichy, …
  3. Polaroïd
    La commercialisation du premier appareil à développement instantané (Polaroid 95), par l’Américain Edwin H. Land en 1948, marque une avancée significative dans les techniques modernes d’émulsionnage.Ce procédé, initialement monochrome, fut adapté à la couleur en 1963 après l’invention du film Polacolor. Il connaîtra ensuite de profonds remaniements pour donner naissance au système SX 70 qui inaugurera une nouvelle ligne d’appareils plus léger et de surfaces sensibles rendant possible le développement instantané, et en plein jour, au sein d’une enveloppe scellée qui conserve dès lors tous les produits résiduels issus du traitement.
    ¬ Effets techniques : Les couleurs sont plus douces que dans la photo couleur traditionnelle, elles ont un côté un peu « passé » et « délavé » . Les bords de l’image conservent la trace du décollement de la gélatine. On peut jouer sur des transferts d’émulsion sur d’autres supports papier.
    ¬ Artistes : Corinne Mercadier , Andreas Mahl, Paolo Gioli, Sarah Moon…
  4. Pratiques numériques pauvres
    Utilisation de la webcam et de téléphone avec appareil photo intégré permettent de jouer sur l’immédiateté : tremblées et pixellisées, incertaines, elles perpétuent la tradition de la photo autobiographie. Alliance entre les technologies modernes et l’archaïsme de la simplification de la vision.
    ¬ Artistes : Patricia Martin, Caroll Planque
  5. Lomographie
    Le Lomo Compact automat est un appareil de fabrication russe muni d’un objectif fixe de 32 mm. Ses images ne sont pas de très bonne qualité avec entre autre un vignettage assez prononcé. Les utilisateurs du Lomo revendiquent l’utilisation de ces défauts : affirmant se libérer de tous les canons photographiques, ils ne cadrent pas leurs sujets et ne font pas attention à la lumière. Saturation des couleurs ou contraste élevés qui s’obtiennent par des développements croisés (films négatifs développés avec de la chimie pour diapositive).
    ¬ Artistes : 4 jeunes photographes vivant à Vienne, Matthias Fiegl, Christoph Hofinger, Wolfgang et Paul Zoller ont crée La « Lomographische Gesellschaft », mouvement international qui se veut un nouveau style photographique lié à un nouveau mode de vie basé sur l’enregistrement autobiographique du quotidien.
  6. ¬ Photographie directe et subjective
    A ces pratiques de photographie pauvre il faut ajouter un style photographique initié par des photographes comme Robert Frank puis Bernard Plossu qui tout en travaillant avec des appareils réflex cherchent à éviter le contrôle à la prise de vue pour privilégier la spontanéité de l’acte photographique ( flous de bougé ou de mise au point, décadrages, basculements de champ…) et qui au tirage de leurs images argentiques cherchent les forts contrastes et l’éclatement du grain.
    ¬ Artistes : Bernard Plossu, Daido Moriyama, Nobuyoshi Araki, Anders Petersen, Antoine d’Agata, Michael Ackerman…

10 LIVRES SUR LA FOTOPOVERA

    ¬ Les pratiques pauvres : du sténopé au téléphone portable / Jean-Marie Baldner ; Yannick Vigouroux . – Paris : Isthme éditions, 2005.
    ¬ La saga des sténopés / EVANS John . – Paris : Eyrolles, 2004
    ¬ Procédés alternatifs en photographie / SANDERSON Andrew ; Andrew Sanderson . Paris : La compagnie du livre, 2002.
    ¬ Procédés photo alternatifs / ENFIELD Jill . – Paris : Eyrolles, 2004
    ¬ The Visionary pinhole / SMITH Lauren ; Terence Pitts (Préfacier) . – Salt Lake City : Peregrine Books, 1985.
    ¬ Miroslav Tichy : l’homme à la mauvaise caméra / Miroslav Tichy ; Pascal Polar, Marc Lenot, Harald Szemann, … . – Bruxelles ; Paris : Artox Editions, Jannink, 2012,
    ¬ Bromöphotographien / Martin Pudenz . – Frankfurt : GMBH, 1993
    ¬ The Beginner’s guide to Pinhole Photography / SHULL Jim . – Buffalo, N.Y : Amherst Media, 1999
    ¬ Le sténopé : de la photographie sans objectif / Jean-Michel Galley, Elizabeth Towns . Actes Sud, 2007
    ¬ Camera Obscura at work 1982-1997 / WOLFF Ilan . – : Wolff, 1998