Laurent Millet

J’aurais pu simplement réaliser des machines… Mais cela ne m’aurait pas suffi. A ces constructions disséminées sur le littoral, j’ai aussi cherché une genèse, une fonction, une existence, bref une histoire, laquelle prend place dans un passé que je veux lointain. S’y mêlent mes racines imaginaires comme autant de formes et de matériaux. Ces machines deviennent des projections naturelles de moi-même. Lacustres, maritimes, de bois et de métal, souvent vouées à d’improbables modes de pêche, elles se racontent, un peu, gardent leurs secrets, surtout. Je fabrique les témoignages de leur époque révolue en endossant des rôles successifs pour y parvenir : celui de l’ingénieur à l’esprit cartésien, plongé dans ses plans, celui du pêcheur usé de fatigue, maugréant contre sa machine, celui du photographe dressant le catalogue de son périple côtier, celui de l’archéologue enfin, fasciné par sa découverte et s’évertuant à en retracer le cadastre. Leurs interventions conjuguées composent la trame de ces photographies en insérant dans leur cadre ces beaux fossiles de durée” qu’évoque Bachelard. Mais mon rôle principal est celui du rêveur recréant les bribes d’un monde ancien dont il laisse le mystère revenir à lui, le dépasser et prendre valeur d’un irremplaçable refuge entre ordre et désordre. Mes machines sont mises en scène à l’épreuve de paysages sans souvenir dont les forces dépassent largement les leurs. Je les précipite et elles m’entraînent à leur tour au devant d’éléments du paysage dont la dynamique poétique répond à leur propre tentative de légèreté. Trait d’union fragile, équilibre précaire d’un bord à l’autre du temps, mes machines servent à attraper des états de grâce et à délivrer des images d’espace heureux au bord des feuilles de papier, par l’entremise de la photographie. {{Laurent Millet}}”