Connie Imboden

Ce que le regard de Connie Imboden avère du nu féminin, avec l’éclat d’une essence, je le nommerai une visite” à cause de la marque spirituelle que ce mot rajoute à la simple vue. Ainsi, par exemple, dans la tradition de Luc (1er verset 39-45), la visitation ne relate pas seulement la rencontre de deux femmes. L’épisode de la visite de Marie à Élisabeth, qui n’a pas d’enfant, découvre un événement plus important : par un simple échange de vue, une femme comprend qu’elle fait face à “la” femme. Dès l’instant où Marie se présente, Élisabeth perçoit en sa cousine l’élue entre toutes les femmes, et de surcroît, elle se reconnaît elle-même pleinement femme, puisqu’elle acquiert simultanément la certitude qu’elle n’est plus stérile. La visitation révèle alors un effet prodigieux de la vue : par un regard porté sur un autre soi-même, Élisabeth intègre sa puissance procréatrice et devient pleine, par là-même, d’une intelligence de sa propre nature. C’est dans ce sens allégorique de la visite que le corps féminin transparaît dans les photographies de Connie Imboden : il s’agit d’un regard de femme sur la femme, et d’une apparence progressive à soi-même de son propre genre. Cette apparence de la féminité se manifeste sur la photographie comme une émergence progressive : les visages et les corps que l’on voit sont des quasi-portraits et des quasi-nus parce qu’ils sont immergés dans leur milieu qui reflète différemment la lumière. C’est sur la ligne de flottaison entre l’Air et l’Eau que le regard photographique opère son travail de recréation, en ordonnant la lumière selon deux mondes juxtaposés : le premier, clair et distinct, détaille les signes de la féminité et l’autre, difforme et confus, indique une vue intime, et comme trop rapprochée de la nudité féminine. L’air retient avec précision quelques bribes du corps femelle engouffré dans la faveur de son bain. Là le grain est resserré, la forme parfaitement lisible et graphisée. Il reste au spectateur le désir immense d’achever ce dessin photographique : amener à l’air libre, à l’unité le tout seulement entr’aperçu d’une beauté camouflée par les eaux. Ce désir accomplirait le dessein du photographe, en risquant le regard d’Actéon. L’eau délimite la part de l’ombre, imprenable : par le flou des surfaces, par l’étirement et la distorsion des lignes, la forme soupçonnée s’amenuise et s’épuise dans l’inconnu. L’impression aérienne, vive et entière, se dissout comme en un souvenir qu’on ne retient plus. On reconnaît dans cette révélation de la forme, à la fois permise et arrêtée par l’eau, non seulement, bien sûr, une référence mythologique évidente, mais surtout une allusion à la création photographique. Les vues de Connie Imboden répètent ces instants où le révélateur liquide offre au photographe une scène privée qui deviendra publique après la décision de fixer et de sécher l’épreuve. C’est de l’humide au sec que surgit conséquemment l’image en photographie. Dans ce parcours de l’informe à la forme, Connie Imboden s’ajuste image par image, à ce grand désir de soi, à sa propre visitation : en visant la genèse de la forme féminine, elle perçoit, en présent, l’intelligence de sa propre création. Robert Pujade Professeur de philosophie Université Aix-Marseille A ”