Joséphine Sacabo

Si on ne savait pas que ces photographies ont été faites en relation avec les Elégies de Duino de Rainer Maria Rilke, il est probable que, les regardant longtemps, on pourrait penser à ces dix chants sublimes. Non que ces photographies chercheraient à couvrir le livre, mais elles se glissent entre les mots et dans les sphères évoquées par le texte, en élisant une, celle où se croisent l’ange et l’aimée, ou peut-être celui qui désire et celle qui attend. Joséphine Sacabo a éprouvé ce texte en son ombreuse luminosité, celle qui envahit la courbe finale de l’Adriatique et que, descendant les marches qui conduisent à une minuscule terrasse – dite de l’Ange car c’est là que Rilke eut la mystique révélation de son oeuvre – on peut connaître alors. Plus encore, elle a compris combien ce que le poète cherchait, c’était à éclairer la nuit intérieure avec cette lumière-là, celle de la mélancolie des nuages et des visages. Et voilà que l’ange est là. Oui, c’est lui à n’en pas douter. C’est aussi l’amant que se rêve l’aimée, cet homme parfois aux allures si féminines, ou est-ce elle qu’il rêve ? Non, la lumière effleurant les corps et le jeu des ombres, tout concourt à nous dire que c’est elle qui est vraie, réelle, et lui qui est irréel, rêvé, attendu, lui qui est en avant d’elle comme la courbe future de son corps à elle, et elle pourtant qui l’anticipe en sa véritable venue. Cette hésitation, ce tremblement est celui même du lieu dans lequel ils se trouvent, elle et lui. La fenêtre ouverte ou fermée, la porte fenêtre, est celle de l’âme. Nous vivons à travers ces photos quelques instants de la trame que s’invente une âme lorsqu’elle désire. Ombre et lumière : cela s’enlace plutôt que se décline, s’épouse plutôt que se repousse, cela se cherche au-delà du mensonge. Dehors invisible d’où naît la lumière, dedans sombre où elle vient chercher forme et bonheur ou au moins le décrire. Jopséphine Sacabo dit quelque chose d’essentiel car elle réussit à mêler en la même image la matérialité d’un être et celle d’un rêve, l’irréalité d’un songe et sa vérité inaccessible quoiqu’un instant visible. Et puis, il y a ces regards qui s’échappent et ne se rencontrent pas, laissant place à la présence de la douleur et de l’énigme. Car ces êtres là ne sont pas du même monde, même s’ils apparaissent en un même lieu et sur la même image. Dans cette impossible rencontre – pourtant présente à l’image – entre le désir d’amour et l’être qui l’incarne gît la compréhension profonde de l’œuvre de Rilke, qui est de faire de la plainte le chant vrai de l’homme. Oui, Joséphine Sacabo dit avec Rilke cela : Nulle part, aimée, il n’y aura Monde qu’à l’intérieur. Notre vie s’en va à la Métamorphose. Et, toujours plus infime, s’évanouit l’extérieur. Où, une fois, maison durable il y avait, s’interpose de biais, structure fictive qui a de la fiction pleinement appartient, comme si elle se dressait encore entièrement dans le cerveau”. Elégie VII J.L. Poitevin Exposition réalisée avec l’aimable concours de la Galerie Fanny Guyon-Lafaille-Paris.”