Jan Saudek

1er au 30 novembre 1992

Jan Saudek est né à Prague en 1935 ; la Prague “magique” dont l’atmosphère reste toute imprégnée de mystère et de fantastique depuis que Rodolphe II – cet empereur amoureux des arts qui sombra dans la folie – y avait établi sa cour. Incarnant la grande tradition de l’art tchèque, Saudek est indissolublement associé à l’esprit qui a régné à Prague durant des siècles. Il se dit de lui-même : “Si j’étais homme à avoir des cartes de visite, il y aurait tout juste marqué : “Jan Saudek, photographe tchèque”.

C’est pourtant à l’Ouest que fut reconnu son immense talent. Dans les années 50, durant les heures sombres où le stalinisme tout-puissant avait le droit de vie et de mort, il travaillait dans un total isolement personnel et artistique. Bien qu’ayant monté une première exposition à Prague (1963), il fut à nouveau – après la fin tragique du “Printemps de Prague” en 1968 – personna non grata dans le monde artistique de la Tchécoslovaquie “normalisée”.

Ce qui dans son propre pays était qualifié d’écœurante pornographie condamnée à la relégation, reçut un accueil enthousiaste à l’Ouest. Là, Jan Saudek est considéré comme l’un de ces très rares artistes, capable de peindre l’esprit de son temps – ce Zeitgeist mystérieux – avec une extraordinaire acuité. Saudek est l’un des grands créateurs de la photographie contemporaine. Il fait partie de ces inventeurs d’images dans lesquelles un nombre incalculable de personnes retrouvent avec émotion des fragments de leurs propres fantasmes, de leurs rêves, de leurs peurs et de leurs aspirations. Saudek est tout le contraire d’un artiste intellectuel manipulant les idées. Ce qui l’intéresse, ce sont les sensations et leur contenu émotionnel. Il déclara un jour : “Je recherche à faire le portrait de l’âme”.

Un mur décrépit, à la froide moiteur presque tangible ; un sol vide, une fenêtre s’ouvrant sur un monde irréel : voilà l’environnement que l’on retrouve des centaines de fois dans ses images. C’est le décor de la pièce où, tant de fois, Saudek a mis en scène “le théâtre de la vie” avec ses modèles pour acteurs. Poupée, drapeau, guirlande, chapeau, miroir, masque… Ces accessoires sont devenus des symboles typiquement “saudekiens”, reflétant la signification la plus profonde de son univers personnel qui n’occupe pourtant que quelques mètres carrés.

Jan Saudek affiche une impudeur artistique qui confère à ses œuvres une provocante beauté. Il n’a pas peur, par exemple, de montrer ses préférences pour le sentimental ; il aime se servir de l’artifice ; il adopte volontiers les couleurs kitsch ou l’atmosphère surannée des cartes-postales érotiques du 19ème siècle.

Les images de Saudek sont peuplées d’une multitude d’acteurs : des garçons, des filles, des hommes. Mais quelle que soit l’importance de leur participation, lorsqu’une femme prend leur place, c’est toujours elle qui joue le plus grand rôle. Dans son ode érotique à la Femme, Saudek se révèle un infatigable maître. Ce faisant, il n’est pas un seul instant conduit par l’instinct du pornographe qui aurait pris Playboy pour idéal. Ce n’est pas la “jolie fille” qu’il recherche, mais la Femme, l’essence même -par toutes ses formes – d’une mystérieuse beauté.

Il s’efforce aussi de mettre la plus grande tension émotionnelle possible dans l’image. Il l’explique dans l’une de ses lettres : “Pour moi, une photographie doit vous couper le souffle avec quelque chose de complètement nouveau”. Ce “quelque chose” ne peut pas être décrit avec des mots : c’est à chacun de le découvrir dans son œuvre, avec ses propres yeux.
Une passion plus forte que les autres

Il m’arrive, à parler avec quelqu’un, de sentir soudain qu’il me confie cette part enclavée de lui-même qu’est son intimité, qu’il me passe un secret comme on passe un témoin, qu’il lace son être au mien, qu’il m’offre une lueur d’homme plus étincelante qu’une constellation. Il m’arrive de le sentir, à voir des photographies. Comme celles de Diane Arbus. Comme celles de Jan Saudek. Ce sortilège vaut bien des jouissances.

Otant nos vêtements – souvent impersonnels – Saudek réveille notre chair anesthésiée. Otant le masque de la peau, il lacère la fausse quiétude des sens. Photographe du privé, il préfère le feeling au scoop. Il défie les carcans, il défie les sarcasmes. Il nous délivre des lois, des morales. Il communique par le sang.

Jan ne bat en retraite ni face aux simulations de la bonne conduite ni face aux ruses de la culpabilité : il les affronte. Le mal n’est pas un bien nécessaire. Il refuse le puritanisme, qui s’oppose à la nature. Il refuse de tricher avec les besoins humains. S’offrant au danger, il crève l’abcès de la répression.

Peut-on aimer quelqu’un qui s’interdit d’être soi-même ? Quelqu’un dont la chair, la pensée sont prisonnières d’une civilisation ? Nous sommes d’abord nos interdits. Nous devrions être nos désirs.
Voilà l’enjeu : mettre fin à des mensognes, à des frustrations. Fonder la vie sur la nature humaine, sur rien d’autre. Exigence folle ! Saudek permet à la sanction de vivre d’être une sanction vécue. Il libère les instincts. Le corps est son garant. Il provoque l’inavouable.

Là enfin la liberté donne la main à la création. Là ma chair à ta chair ne peut résister. Là ma bouche à ta bouche ne peut mentir. Là naissent les astres d’un prochain millénaire.

Face aux photographies, je suis face à moi-même. Elles m’offrent une vérité première. Elles confirment ce que les hommes, invariablement ou presque, ont en commun : un corps qui a des élans, un cœur qui a besoin de battre. Elles confirment ce que je sais du vivre : s’il n’est défi, il est carance ; s’il n’est passion, il est ennui ; s’il n’est une urne où tout fusionne, il est un dard qui perce l’âme.

Maïakovski a créé un art poétique ; Saudek a créé un art photographique. Qui nous arrache à la bêtise du conformisme. Nous oblige à affronter ensemble comportements inculqués, impulsions réprouvées. Qui nous met en demeure d’être humain.

Pierre Borhan

Mono