Photobiographie

Le plaisir suscité par une photographie peut avoir la fulgurance de l’instantané, lorsque le regard posé sur l’image est saisi d’emblée par la vigueur des lignes, l’harmonie d’une forme, ou l’évidence d’une construction enfermant à l’intérieur de l’espace restreint du cliché l’essentiel : les courbes d’un corps de femme ou la rigueur obscure d’un appareil photographique obturant le centre d’une fenêtre. Le spectateur est alors entraîné avec une sorte de violence dans le jeu de l’image dont il ressent d’autant plus fortement l’impact qu’elle répond à une attente, souvent surprenante et insoupçonnée : il n’est pas d’instant qui vaille sans avoir été, même inconsciemment, préparé. La démarche de Denis Roche rend ce fait particulièrement manifeste. Tout, chez lui, est mouvement vers l’image, au-delà même de la saisie du mouvement dans l’image. Il provoque l’espace en en faisant le cadre d’événements qu’il suscite réfléchit, mûrit à l’intérieur de sa propre histoire. «L’image n’est pas un objet, dit Gilles Deleuze, mais un «processus », dont Denis Roche s’attache à reconstituer les circonstances. Ancré en littérature aussi bien qu’en photographie – comme Michaux l’était en écriture aussi bien qu’en peinture – Denis Roche a publié des tex-tes sur sa pratique photographique qui ne sont pas des commentaires mais la relation d’un cheminement, du passage à cet acte prétendant arrêter le temps à l’instant où le photographe appuie sur le déclencheur, dans un lieu parfois au bout du monde, où tout semble l’attendre comme il l’a lui-même attendu. «23 mars 1981, Gizeh, Égypte. The Sphinx House» : l’image ainsi légendée multiplie les plans, force le regard à fouiller les différentes strates, à passer de l’ombre du photographe au regard du sphinx, des reflets statuaires à l’animation d’une terrasse. Devant les pyramides millénaires, la vie ne cesse de passer : celle de Denis Roche, celle de Françoise Peyrot sa compagne, et la nôtre, pendant que nous suivons leurs regards croisés. Il fut un autre temps en ce même lieu. 23 février 1985. 22 septembre 1988. Les clichés se succèdent mais sont toujours aussi denses. Ils semblent creuser à chaque fois plus profondément à l’intérieur d’un cadre presque identique et manifester par leur matière même, imbriquée, emmêlée, que le temps déborde largement par ses composantes multiples ce présent que l’homme occidental tente de lui assigner. Aux quatre coins du monde, Denis Roche se joue du temps et de sa propre histoire, maintenant cette tension qui rend possible la saisie de l’image et celle du spectateur. Il ne corrige pas les clichés au tirage, il ne recadre pas, ne cherche pas à recomposer la réalité pour la rendre plus proche de ses désirs : il la livre telle qu’il a su la voir, mêlant ce qu’il est venu chercher à ce moment et dans ce lieu, aux imprévus que réservent l’humeur des choses et la présence de l’autre. Car c’est bien d’une présence que témoignent ces photographies : celle d’une femme, qui en posant pose un véritable acte de vie, celle d’un homme qui ne se tient pas au bord de l’oeuvre mais l’investit toute entière en préservant la distance qui permet à chacun de se l’approprier. Il redonne à la photographie son caractère intime : les titres des clichés, simple mention de la date et du lieu, font explicitement référence au journal, ce lieu de l’écrit ordinaire où se déposent les éléments d’une mémoire personnelle. Mais il n’y a pas ici de prétendue confidence ni d’échappée vers soi qui ne soit pleinement contrôlée ou du moins consciente, détachée, par ailleurs, de son pouvoir référentiel direct. Ce photographe qui fait grand usage du retardateur pour se placer lui-même directement dans l’image intitule son « essai de photo-autobiographe », Légendes de Denis Roche. La photographie n’est qu’une des images possibles de la réalité, qui se modifie au rythme rapide de ces contacts successifs parfois exposés côte à côte, elle n’est qu’une trace de ces reflets traqués avec obstination à travers les vitres, les pare-brises et les miroirs parfois flous et embués. «Il n’y a pas d’explication, affirme Denis Roche, il n’y a que des buts à atteindre », dans la poursuite d’une image «harmonieuse, vive, évidente» où «les lignes et les formes» s’accordent dans une «sorte d’opéra muet», provoquant le plaisir d’une rencontre, celle, «mémorable du Temps et du Beau ». «L’art photographique» tel que le conçoit Denis Roche est une esthétique de la vie et de la pensée tout autant qu’une célébration de l’image où le spectateur peut se sentir impliqué comme son auteur. Aliette Armel. Exposition réalisée avec l’aimable concours de PICTO SUD – Toulouse