Don McCullin

Arles 1980, Xlèmes Rencontres – le thème choisi est de la vie à la mort”. Il y a des moments qui ne s’oublient pas. Sur la scène des soirées publiques, un homme est là, effacé, la tête basse, mais jouant le jeu. On ne le sent pas très à l’aise “ainsi placé au centre de cette horde de curieux dans la pénombre, sous le feu de leurs questions, face à tous ces objectifs sur lui braqués, traqué par la lumière d’un projecteur le désignant” : C’est lui, Don McCullin ! Son attitude impose le silence : “j’ai honte de l’humanité, le nouveau monde appartient aux hommes qui s’embrassent”, et il se retire. Point ne lui était nécessaire d’être plus explicite, ses photographies sur le vaste écran “crient” ce qu’il pense… Son nom, Don McCullin, résonne comme un coup de poing destiné à vous réveiller. “Une tête de boxeur, une chevelure blonde, poivre et sel, en bataille l’allure d’un gosse des faubourgs mal grandi, avec une carrure de casseur, une démarche de rouleur de mécanique : une carapace – la voix est sèche, rauque et monocorde quelquefois presque hargneuse, agressive. Malgré tout son visage dissimule mal la tendresse immense qui voile son transparent regard. Ce portrait, vu par son ami Robert Pledge, est aussi le portrait intérieur de ce Grand Bonhomme de l’image, l’un des plus émiments reporters de notre époque. Donald a connu Bill Brandt et croit en “la petite voix de la photographie”, chère à Eugène Smith. Sa conviction est entière en ce phénomène incontournable, capable de faire appel au bon sens et à l’intelligence des hommes afin qu’ils protestent avec la dernière énergie contre la mégalomanie et l’horreur dévastatrice de la guerre. Sa profession de foi, il l’écrit en 1971 dans son deuxième livre “Is any one taking any notice ?” (Massachusets Institute of Technology) : “Est-ce que quelqu’un remarque quelque chose ?”. Depuis dix ans, McCullin participe à tous les chefs d’oeuvres de la folie humaine : le Biafra, Chypre, le Congo, le Bengale, l’Inde, l’Irlande du Nord, le Vietnam, et New-York, “où l’on peut dresser le constat le plus tragique de notre époque”. “Ma seule façon de protester est de prendre des photographies, de montrer combien tout cela est horrible. Je cherche tout… Je cherche le pire et je le rencontre tous les jours”. “Au début quand je partais faire des reportages de guerre, je trouvais que c’était une aventure passionnante et je voulais me prouver d’abord en tant qu’individu, ensuite en tant que photographe, que j’étais très courageux. J’ai maintenant dépassé ce stade. Je sais quoi penser de la guerre, tout comme je sais que le fameux “courage”, c’est de la blague, que cela ne veut rien dire. Maintenant quand je pars, la seule chose qui me polarise, c’est de montrer l’injustice et la souffrance. L’aventure, en échange ou au prix de la souffrance des autres, ne m’intéresse plus. C’est révoltant et c’est un mauvais calcul : il vaut mieux poser ses appareils et aider les gens plutôt que de “déclencher en rafale” pour montrer au monde entier ce qui se passe. Je ne pense pas qu’un photographe doit oublier qu’il est d’abord un être humain. Autrement, ce n’est pas un “vrai” photographe et il ne pourra jamais montrer la “vraie” souffrance ! Ce sont ces hommes qui donnent à la photographie la dignité et l’authenticité que l’on tarde trop encore à lui reconnaître. Ils mettent l’accent sur l’empreinte lumineuse qu’elle fait durer dans l’esprit : une partie de ce que Don appelle “sa culpabilité” -“ne pas laisser les gens tranquilles en leur montrant des images qu’ils ne veulent pas voir”. C’est là son efficacité dans un monde à la dérive, efficacité périlleuse qui lui vaudra deux graves blessures au Cambodge en 1970. “C’est cette motivation surhumaine de vouloir toujours montrer plus, de ne pas lâcher l’appareil même lorsqu’il reconnaît être au bord des larmes” (G. Bauret). “Je ne me sens pas libre de choisir”, dit-il paradoxalement. “La photographie est une maladie, un rêve obsédant. Elle est promesse d’un gigantesque bonheur comme celle d’un mal incurable. Je l’aime et elle me terrifie à la fois. Mais de toute façon, je ne peux y renoncer, je ne peux pas m’en passer…” Aujourd’hui, il déteste qu’on le qualifie de photographe de guerre et souhaite prendre une autre route. Redécouvrir la vie au lieu de la mort : “En photographiant seulement la misère, la maladie et la mort, je me suis volé à moi-même le plaisir de faire des photographies, je veux le retrouver”. Dans sa maison du Somerset, il repense la vie, photographie des paysages et natures-mortes… Il photographie la Paix… “C’est la chose la plus difficile à saisir. Je veux sortir et remplir mes poches de paix, extirper toute forme de cruauté de mes images et ne m’attacher qu’à montrer la beauté. L’appareil ne m’intéresse pas, c’est avec le coeur que l’on fait des photographies !…” J’ajoute un trait qu’il ne faut pas négliger et dans le droit fil de son éthique. Lorsqu’il rentre de voyage avec ses pellicules, il n’en confie le développement à personne. Il fait lui-même ses tirages noir et blanc, respectant toutes les nuances de gris et des noirs profonds. Des photographies au cadrage équilibré, sans fioritures, droit au but, pour être le plus dérangeantes et le plus vraies possible, témoignages amers et désespérés de la folie des hommes ou de la beauté d’un paysage, d’un ciel ou d’une fleur. Des images à vous couper le souffle… Il a fait sienne en cela l’éthique de Bill brandt et de Gène Smith. Ce “plus” évident, nous aide à comprendre pourquoi, en préface de son livre, il a placé ces mots de Soljenistine : “Un vrai chef d’oeuvre artistique est irréfutable, il force même un coeur opposant à se rendre. Un mot authentique, un mot vrai, pèsera plus que le monde ! “. Jean Dieuzaide Une exposition que nous devons à l’obligeance de Robert Pledge, fondateur de l’Agence “Contact Press Images” et de Louis Mesplé, directeur des Rencontres Internationales de la Photoraphie d’Arles.”