Chrystèle Lérisse

Quelques centimètres carrés suffisent pour rendre à l’écorce des choses ce qui fait le prix d’une nature que l’on voudrait originaire. Dans les images de Chrystèle Lérisse, aucun esprit de célébration ne vient perturber cette attention pour l’infime qui cherche à nous introduire dans les arcanes de la matière. Le parcours photographique de Chrystèle Lérisse est guidé par des intuitions, des analogies et des ambivalences. Chaque parcelle de matière est prise comme un langage à décrypter. Car ce qui se manifeste à la surface (états, qualité, etc.) participe de la substance des choses. La photographie leur donne une épaisseur. Elle dessine une méthode pour livrer une poétique des éléments et pour construire une géologie du vivant. La photographie ne montre aucun intérêt pour le fugitif, la mise en scène, le décorum. Elle semble plutôt aspirée au ras des choses, comme épousée par la matière même, dans un temps immobile et frémissant. Qu’est-ce que c’est ? Du minéral, de l’organique ou quel qu’autre composition ? Dans ces cadrages serrés, la sensualité du grain et des plis de la pierre mime l’épiderme. Mais celui-ci peut se révéler aussi froid qu’un galet. Les voiles filandreux qui courent sur les quartiers de viande de boeuf ont l’aspect du marbre ou d’une chute d’eau. Les séries sur l’eau offrent encore plus de combinaisons. Les eaux, tour à tour vives et dormantes, bouillonnantes et lustrées, onctueuses et pur mouvement, consomment d’hypothétiques mariages avec la pierre, la peau, le brouillard, l’air… Chaque élément a la vertu de se composer avec un autre. La photographie est un lieu de transaction possible. Elle découvre les matières aptes au mélange, le propre des matières originelles. Ayant trouvé sa matière, elle suggère un double poétique, ouvrant ainsi la voie pour appréhender la force et la complexité de la nature. La photographie n’intervient pas ici comme procédé de reconnaissance des qualités physiques des corps et de leur mélange, mais comme point de départ pour les combiner et les soumettre à des lectures simultanées. Chrystèle Lérisse travaille à même la matière pour tendre vers ce que Bachelard nomme la solide constance et belle monotonie de la matière”. Ce travail d’approfondissement s’opère dans une relation intime, mais assez détachée pour ne pas emprisonner le regard dans la beauté formelle. Ces images laissent le temps d’imaginer le travail de la matière, d’élaborer la chimie poétique qui nous conduira à produire la substance des éléments matériels. Dans son Essai sur l’imagination de la matière, Bachelard distingue deux forces imaginantes : l’imagination formelle, qui s’attache au pittoresque, à l’événement inattendu, et l’imagination matérielle, qui creuse l’être pour trouver “le primitif et l’éternel”, là “où la forme est enfoncée dans une substance, où la forme est interne”. Le concept d’imagination matérielle nourrit le travail de Chrystèle Lérisse. C’est un guide exigeant, ne souffrant aucun accès à l’empressement, à la légèreté, à la confusion, à la séduction immédiate. Au contraire, c’est un viatique pour cheminer humblement vers une éthique du regard. Chrystèle Lérisse ne manifeste nulle adhésion irraisonnée au limon ou à la chair, mais une attention à ce qui peut nous introduire dans une profonde rêverie à partir de la vie à l’état brut. Jean-Luc TERRADILLOS”