Bettina Rheims

Ce ne sont ni les oiseaux empaillés, ni les nus, ni les affiches de cinéma ou les bandes-annonces qui expliquent la singularité de Bettina Rheims, et ce remue-ménage que provoque sa moindre incursion dans le monde de la photographie ou du côté de l’image qui bouge : en voulant analyser ces événements séparément, l’oeil accroché à leur seul parcours médiatique, on risque de passer bien loin de l’essentiel, à savoir la ligne de force qui constitue la cohérence de cette oeuvre apparemment esclave de pulsions et de hasards. Qu’il s’agisse des démarches personnelles qui remontent à l’adolescence de Bettina, des commandes venues des ténors de la publicité ou encore des portraits de stars aussi secrètes que Marguerite Duras, Charlotte Rampling ou Isabelle Adjani, la méthode de travail de l’artiste n’a pas changé. Quelle que soit la mise en scène prévue autour du modèle plus ou moins consentant, dès le premier instant c’est un véritable espionnage métaphysique qui est entrepris, jusqu’au moment parfait où la photo viendra saisir l’éclair de conscience d’une vie en suspens ou d’un désir érotique fulminant qui se joue à deux pas de la mort. Bettina Rheims pratique la photo à la manière de certains médiums qui tentent une impossible échappée dans l’au-delà, et qui vous racontent en revenant de ce voyage ce qu’ils ont vécu : la plupart de ces témoignages évoquent toujours une certaine qualité indescriptible de la lumière, mais ils ne trouvent guère de mots appropriés pour nous faire partager cette sensation. Cet éclair métaphysique, Bettina Rheims le poursuit avec acharnement auprès des sujets qui inspirent cette forme d’investigation : elle ne s’avoue vraiment satisfaite que lorsque la pellicule de son appareil est impressionnée par ce type de phénomène. L’exercice n’est pas à la portée de n’importe qui : lorsque Bettina Rheims raconte comment elle a découvert sa passion des animaux empaillés à travers les yeux d’une vache qui la regardait depuis la vitrine d’un taxidermiste, il faut comprendre que sa torche fonctionne aussi dans l’autre sens, et qu’elle vient s’alimenter au niveau d’une source intérieure. Nous sommes en présence d’une œuvre qui ne se contente pas d’une psychanalyse en surface : il y a belle lurette que Bettina Rheims a dépassé le stade où la photo ne signifiait pour elle qu’une diversion à la sexualité. D’où la gravité des aveux arrachés à ses modèles et notamment à ces femmes – qu’elles soient ou non célèbres – et que l’on observe non pas en train d’enlever un vêtement, mais un véritable pan de leur moi” caché. Je ne crois pas que tout cela ait grand-chose à voir avec le vocabulaire essouflé de l’érotisme, ni avec les brumes superficielles qui entourent la notion d’ambiguïté : l’espionnage de Bettina Rheims n’a plus rien à faire de ces connotations désormais mondaines, dès lors qu’il ambitionne l’aveu, la vérité de l’autre, sa signature en tant que corps astral, à défaut d’évoquer cette autre tarte à la crème qu’est devenue “l’âme”. En parcourant son exposition, ne vous y trompez pas : Bettina Rheims n’a rien à vous montrer : elle vous le révèle. Henry Chapier”