Paul Caponigro

1er au 31 décembre 1989
PAUL CAPONIGRO, LE SILENCE INTERIEUR

En 1981, grâce à Lucien Clergue qui souhaitait nie faire rencontrer « Point Lobos », ce lieu mythique près de Carmel, d’où Edward Weston a fait vibrer les esprits et les corps des photographes du monde entier, j’ai parcouru la Californie : des souvenirs inoubliables, Ansel Adams, chez lui, dans son atelier magique, les fils Weston, Brett et Cole, au pied de la maison en planche de leur père. De là, j’ai rejoint Bernard Plossu clans son « Jardin rie poussière », le désert des environs de Santa Fé au Nouveau Mexique.
Bernard m’amena auprès de Beaumont Newhall, l’historien et me présenta Paul Caponigro, le photographe musicien. Ce dernier jouait Brahms avec le Prince de la maison, un superbe piano à queue, noir, situé au centre de l’espace conçu pour lui : une vaste rotonde ouverte sur le silence du désert tout proche ; autour, le coin cuisine où Paul en un tour de nain, nous concocta une délicieuse omelette aux lardons. Plus loin, le laboratoire où il m’a offert de développer mes plans-films pris à Carmel en hommage à Weston.
Par ses images dont ma mémoire me redonnait le cours, il m’a paru connaître Paul depuis toujours : c’était lui, en effet, au milieu de cette nature à laquelle il se consacre exclusivement ; armé de cette conviction tranquille, de cette personnalité qui lui est propre, il la photographie clans la tradition de Stieglitz, Weston ou Minor White.
La conversation s’est vite élargie sur la musique et vers son approche de la photographie : les cieux sont la richesse de Paul. Le piano est sa passion, la photographie aussi ; elles se nourrissent de la même spiritualité du monde dont elles sont issues : c’est son sentiment profond, c’est aussi le mien.
Caponigro évoque avec émotion son vieux professeur de piano Alfrédo Fondacaro dont il pense avoir reçu la plus grande des leçons : celle de l’intelligence de la technique instrumentale, celle qui donne la finesse, la profondeur et la pureté du son. « Eviter de vouloir obtenir trop rapidement des résultats, cela ne mène qu’à l’imperfection » énonce Paul. A l’occasion, le vieux Maître arrêtait sa leçon en cours pour attirer mon attention sur un son réussi ou le rendu d’une phrase musicale qui traduisait un sentiment magique ; alors il me demandait d’aller à l’extérieur pour savourer la « rareté » de ce moment, réfléchir à la beauté des choses qui nous entourent, afin de se laisser conduire à une intuition plus profonde, à une sensibilité accrue, susceptible de faire naître une inspiration.

« J’ai rendu visite souvent à Monsieur Fondacaro » raconte Paul. « Un jour il me demanda de m’approcher plus près de lui et avec la sincérité d’un homme mourant, il me dit : « Paul, ne cherchez pas le doigté, vous l’avez acquis, n’oubliez jamais que la musique vient de ‘là’ », et le maître me montra son cœur.
Avec la photographie, j’ai mis en pratique ce principe. J’ai appris ainsi à voir beaucoup de choses, à les ressentir, à les réaliser clans une paix profonde, bien au-delà du tintamarre des déclics, des filtres, des papiers et des produits chimiques, certes indispensables, mais non primordiaux : l’essentiel reste pour moi le geste rie mon vieux maître !
Les manifestations intellectuelles, les combinaisons et contraintes du « design », même les meilleurs agencements de l’esprit sont rie valeur limitée au regard de ce que je pense être la beauté dans la paix intérieure.

Cette forme méditative d’inaction apparente est mon véritable royaume d’action créative : elle me fait participer au secret plein de sagesse du « premier regard » sur la réalité du monde qui nous entoure. La terre et toutes ses manifestations contiennent rie la magie. Qui, à certains moments et clans certaines circonstances, n’a pas ressenti le silence d’une atmosphère semblant laisser planer un «secret» sur la terre? Qui n’a pas été troublé par l’émotion de cette incomparable lumière qui nous vient de la pleine lune ? N’est-ce pas elle qui règle les allées et venues cycliques sur les côtes ? Ce sont pour moi des moments extrêmes de réflexion, sur l’univers et ses rythmes.
Je ressens le même frisson devant ce que je pense être un vrai et grand travail artistique émanant d’artistes, d’artisans, et même ouvriers rie tous âges : c’est pour moi aussi de la magie !
Je conseille à mes élèves comme je l’ai reçu moi-même rie mon vieux maître, d’essayer rie rester ouvert au mystère du grand silence intérieur : vous ressentirez alors en écoutant ce silence, des forces vitales qui dépassent rie très loin les mièvreries intellectuelles et vous toucherez les profondeurs absolues de la vie.
C’est ce que je m’efforce de faire tous les jours en exprimant ma reconnaissance aux découvertes et aux convictions qui m’ont donné ce travail royal de photographe au travers rie la musique. Le calme et le silence intérieur sont pour moi les compagnons essentiels à l’exercice rie mon artisanat ».

Propos de Paul Caponigro recueillis par Jean Dieuzaide.