Le choix des sens

1 au 30 novembre 1989
5ième anniversaire Revue “Clichés”

Parmi les objectifs que s’est fixé le Château d’Eau, figure aussi celui de faire connaître et rendre hommage à ceux qui œuvrent en faveur de la photographie et la font avancer. Ils sont à l’origine de cette lame de fond dont vibre la photographie toute entière ces dernières années. Alain d’HOOGHE éditeur en Belgique depuis 1983 de la revue “CLICHES”, est l’un d’eux. Courageusement provocateur, il a lancé dans la vague son mépris des formules grand public, tout en ne négligeant pas l’importance et la sagesse du doute permanent, les certitudes sont rares, toute décision est subjective, la passion et l’amour en sont les mobiles. Il n’attend pas qu’un photographe soit célèbre pour publier son travail.
Tel un conservateur de musée, Alain affirme ses préférences, conscient d’être tenu à l’ouverture : c’est le point commun qui nous rassemble. Ses coups de cœur sont la solidité de “CLICHES” et lui confèrent une reconnaissance rapide et incontestable sur la scène internationale. A vous, Alain d’HOOGHE de nous en dire plus.
Jean Dieuzaide

“LE CHOIX DES SENS”

“J’avais envie de fêter les 5 ans d’existence de CLICHES par une grande exposition, sans trop savoir en quoi elle consisterait. Pas question d’une thématique particulière, puisque la plupart des genres photographiques sont régulièrement abordés dans la revue et qu’il aurait été absurde d’en privilégier l’un ou l’autre.

Exposer tous ceux dont CLICHES a montré le travail depuis 1983 eût tenu de la gageure : ils sont plus de 200 en comptant ceux, peu nombreux, à propos desquels je regrette aujourd’hui mon engouement d’hier. Comme tous ceux qui seraient à ma place, j’ai parfois sacrifié aux modes, aux rois d’un jour. Mes goûts, ma connaissance, mes priorités ont évolué, changé. J’ai commis des erreurs et j’espère bien en commettre d’autres, au nom de l’innocence et de l’enthousiasme.
Tout choix suppose des préférences et des exclusions ; dans le cas présent, il n’a été guidé que par des envies, puisque à priori, rien ni personne n’étant à écarter ou à retenir en tenant compte de critères objectifs.
N’étant l’organe d’aucune institution, d’aucun groupement, d’aucune école, CLICHES peut brasser large, sans même se soucier d’être en contradiction avec sa propre ligne éditoriale. Cette revue, je la vois comme un forum où se rencontrent, parfois avec fracas, les aspects les plus antinomiques de la création photographique. Puristes et manipulateurs, documentaristes et metteurs en scène, reporters et affabulateurs se sont retrouvés sous une même bannière, celle d’un choix rédactionnel.
Ce choix, qui fait la personnalité de CLICHES, est affaire de passion. Et l’on sait que la passion ne fait pas toujours bon ménage avec la raison. Une seule règle prévaut lorsqu’on se pose la question de publier une série d’images : “cela me plaît-il ?”
Mais qu’existe-t-il de plus indéfinissable, de plus aléatoire, de plus complexe que le goût d’un individu ? Vivre, c’est un peu être là où on ne vous attend pas.
Avec la consécration de la photographie, j’ai par moments l’impression désagréable que cette notion de plaisir s’estompe, que le discours l’emporte sur les images qu’il est censé éclairer. Debussy a dit que “la musique doit humblement chercher à faire plaisir”. Personnellement, je ne verrai aucun inconvénient à ce que l’on applique plus régulièrement cette idée à la photographie.
A la connaissance, je préfère le rêve ; à l’information, le mystère. Le plaisir que je peux éprouver face à une photographie est plus sensuel qu’intellectuel, même si je reste persuadé que la clé de la réussite réside dans un équilibre harmonieux entre l’intelligence, l’intuition et le hasard.
Ce sont à l’évidence des notions de goût et de plaisir qui ont présidé aux choix effectués pour cette exposition. Il me semble toutefois que, même si son objectif était ailleurs, elle peut être aussi perçue comme un état de la création photographique contemporaine.

Enfin, et cela m’importe plus, cette variété de points de vue, de formats, de sujets, de personnalités, cet amalgame hétéroclite me paraît doté d’une âme.
Une histoire d’amour, disais-je… ”

Alain d’HOOGHE Directeur de la revue CLICHES