Duane Michals

1er au 30 novembre 1989
DUANE MICHALS: DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

En photographie il n’y a rien de pire que le formalisme: c’est le leitmotiv de Duane Michals. Lui et Leslie Krims, nous leur en laissons objectivement la responsabilité, ont depuis plus de 20 ans engendré un courant nouveau, une sorte de provocation existentielle: « Le fantasme vu au travers des autres faces du miroir ».
Duane Michals a su se surpasser dans ce genre. Très plagié, il garde malgré tout une première place parmi ces photographes habiles à créer le moment au lieu de le surprendre, et ce genre plaît.
Quel en est le propos ? Pour Duane Michals « le centre de décision » n’est pas dans le « regard » comme cela se produit pour la plupart des photographes reconnus que nous montrons au Château d’Eau depuis quinze ans: « L’importance est dans la nature philosophique des choses et non dans leur apparence ».
Pour ma part, cela me semble une évidence. En photographie, et non seulement en photographie, tout le monde est d’accord sur ce point: la nature philosophique des choses constitue le « fond » des choses. Quoique sensible aux images de l’auteur de ce jour, je ne saisis pas très bien la différence profonde, si ce n’est dans la « forme », qui le fait tourner le dos au grands maîtres contemporains dénués d’après lui, de sens philosophique… ! et de plus « formalistes ».
En effet, pour Alexis Brodovitch, le fameux maître à penser des gens de notre génération : « la photographie n’est pas seulement un document en image, c’est aussi un document psychologique qui traduit les sentiments et l’intelligence de celui qui se trouve derrière l’objectif ». C’est vrai pour un Lewis Hine, un Gène W. Smith, un Doisneau et des dizaines d’autres; c’est vrai aussi sous une « forme » très différente pour Duane Michals. Le photographe digne de ce nom face à un sujet, affirme Diane Arbus, « ne doit pas le mettre à sa portée, c’est lui qui doit se mettre à la sienne »; s’il veut en respecter le fond, il se doit, sans la moindre ambiguïté, de nous faire part de sa perception directe, de sa réalité. C’est indispensable. Où est alors la différence soulevée par Michals ? A chacun de se le demander et de dire ensuite de quel côté est le formalisme.

Il faut retenir de Duane Michals :
1 °) la « forme » d’écriture en image. Elle est un fait dominant de la mutation en cours ces dix dernières années;
2°) ce fantastique, cet onirisme face à l’érotisme et la mort, dont il nous fait comprendre par ses séquences en forme de contes surréalistes, qu’ils sont l’essentiel de ses préoccupations philosophiques. «Je ne suis pas reporter, je suis spectateur, je suis moi-même « vie ». Les photographes regardent trop et ne questionnent pas leur « mécanisme », ils prennent tout comme allant de soi : ils ne devraient pas ! On peut inventer ! L’instant bascule déjà dans l’oubli, et pour soustraire à l’oubli la trace d’une image en provenance directe de l’imagination, il faut photographier, en écrivant en séquence: Je suis une réflexion, photographiant d’autres réflexions à l’intérieur de réflexions… une photo y suffit rarement. Je fais toutes mes photographies avec ma tête, la technique ne m’intéresse pas ». Un travail finalement autobiographique par excellence. Il photographie sa vie et non la vie des autres: « on peut photographier ce qui se passe mais pas ce qui se passe au fond des choses. On peut photographier sa mère mais pas les sentiments que l’on éprouve pour elle ! ». Voilà la phrase clef de la philosophie du personnage.
Pour photographier la vie selon ses conceptions, Michals se doit donc de mettre en scène l’image fixée dans ses rêves éveillés: des instants chronologiquement brefs, d’aspirations, de fantasmes nourris à la fois par le dogme et la chair; d’où les surimpressions, les doubles expositions, ces textes narratifs se déployant sur l’image. Autant de procédés qu’il utilise avec une extraordinaire aisance plus près de celle du conteur que du reporter. Il ne photographie pas, il réimagine, s’autophotographiant en Diable, en mort, en Dieu le Père ou en Ange « l’ange Michals, Michel l’archange… ». C’est lui qui le dit.

On ne peut passer sous silence à ce propos, une toile de fond, discrètement colorée d’une religiosité plus ou moins refoulée dans un vocabulaire significatif en forme de titres : fils prodigue, ciel, âme, paradis, ange, le plus souvent employé, où parfois se mêlent ironie et morale : « l’ange déchu » perd ses ailes à vouloir connaître la chair, une séquence en 7 images.
Au moment où le grand débat inepte et qui n’en finit pas, dans lequel on se demande toujours si la photographie est un langage, Duane Michals répond en composant ses récits photographiques: il cite volontiers parmi les sources possibles de ses séquences, les représentations des 14 stations du Chemin de Croix accrochées autour d’une pièce de la maison familiale. A cette source ne faut-il pas ajouter celle des merveilleuses séries pleines d’humour « Speaking of the pictures », publiées régulièrement dans « Life Magazine » au cours des années 50 ? : c’était une note souriante de 5 à 10 images accompagnées de courtes légendes et reproduites sur deux pages; une lecture très différente de celle proposée par l’actualité photojournalistique parfois un peu trop sombre.
Duane Michals accepte mal les affirmations des tenants de la «vérité» du photojournalisme; pour lui la photographie peut prêter à des lectures différentes. C’est pourquoi il invente d’écrire de sa main sur ses photographies, affirmant ainsi avec entêtement, que la photographie est à la fois abstraction et fiction. Une façon de dissimuler à son insu peut-être, le dur combat d’un homme en pleine recherche philosophique, celle qui lui amènera la paix entre le dogme et la chair. Nous attendons dans un avenir plus ou moins lointain les nouvelles approches de Duane Michals.

Jean Dieuzaide

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