Dorothéa Lange

1er au 1 octobre 1989

Quel que soit le pays dans le monde international de la photographie, où l’on formule les mots de « migrant mother», aussitôt le nom de Dorothea Lange vient spontanément et avec émotion sur toutes les lèvres. L’image est gravée dans la mémoire. Je connais peu de cas semblables dans l’histoire de la photographie. Les habitués du Château d’Eau connaissent bien cette image de la « migrant mother », connue sous le nom d’« Icône des années trente » : elle honore notre grande affiche de la F.S.A. (1).
Limités dans nos intentions par nos moyens, nous attendions depuis longtemps l’opportunité de mieux vous faire connaître l’ceuvre de Dorothea Lange. Elle nous est offerte par notre ami Charles-Henri Favrod, Conservateur du Musée de l’Elysée à Lausanne.
Parmi les femmes photographes du début de ce siècle, Dorothea Lange est un exemple sans précédent. Elle appartient à ce mouvement humaniste, véritable raison d’être de la photographie, dont les débuts se situent vers 1900 avec Lewis Hine et Jacob Riss dénonçant le scandale d’enfants contraints de travailler dans les usines, la situation des ouvriers ou les taudis de New York.
Les images de Dorothea s’insèrent dans ce large courant des années trente qui touche aussi bien la littérature, le théâtre que le cinéma où l’image est liée au réalisme social porté par l’air du temps. La photographie est directement à l’origine de ce mouvement. C’est elle qui a permis que l’on prenne conscience de ces dérèglements vis-à-vis de l’homme. Elle dénonce en un clin d’œil et attire l’attention sur tout ce qui choque la conscience et l’authenticité. Elle révèle des milliers de fois plus vite que l’écrit. Il ne faut l’oublier, l’œil apporte à lui seul 83 % d’informations.

Jeune, Dorothea, s’interroge. Son regard est attiré par les mouvances de la rue et par l’homme. Confrontée aux difficultés d’une poliomyélite qui la fait boiter le restant de ses jours, un père qui abandonne la famille, elle sent qu’il faut agir. « Devenir enseignante, pourquoi pas ? », et part vers cette voie, mais ne tarde pas à dire à sa mère qu’elle veut être photographe. A 18 ans, elle propose ses services à un professionnel de la 5e Avenue : Arnold Genthe. Sur la porte de sa chambre noire, elle épingle une phrase significative de Francis Bacon : « La contemplation des choses comme elles sont, sans substitution ni imposture, sans erreur ni confusion est, en soi, plus noble que beaucoup d’inventions ».
New York vit sa grande époque de la photographie avec Alfred Stieglitz, Edward Steichen, Gertrude Kâsebier, fondateurs du mouvement « Photo-Sécession » et Clarence H. White, au cours duquel Dorothea s’inscrit à l’Université de Columbia. « Une œuvre pleine d’une lumière et d’une poésie que je n’avais jamais encore vue ailleurs dit-elle. Ce qu’il y a d’extraordinaire et qui m’étonne, c’est qu’il ne fait rien de spécial. Je ne l’entends jamais parler de technique. II fait ça naturellement. Son approche est celle d’un musicien qui cherche à tirer le meilleur de son instrument ».
Au début de la route de Dorothea on note aussi la présence d’Imogen Cunningham (2), une grande dame qui lui confirme que «… on ne photographie bien que ce qu’on aime et ce qui compte n’est pas ce qui est photographié, mais comment il est photographié ».

Même aux Etats-Unis, en 1919, pour devenir photographe, il faut ouvrir un studio. Dorothea a 24 ans : le succès est immédiat. Elle est la coqueluche d’un cercle d’amis aisés. « Cet endroit était ma vie et il attirait une foule de gens ». Les commandes affluent pour des travaux extérieurs, fêtes de famille et autres, ce qui lui permet de voir plus clair en elle : «… alors qu’au studio, je me montre réservée à l’égard de mes modèles sous les projecteurs, à l’extérieur ou en pénétrant chez Ies gens, je me trouve plus à l’aise, plus spontanée ». Elle sent nettement qu’elle préfère photographier les enfants dans les jardins devant les arbres en fleurs ou les treilles éclaboussées de soleil; elle s’émeut devant le geste tendre d’une mère pour son enfant endormi.
Dorothea Lange n’hésite plus. Tout la prédispose à s’émouvoir des chômeurs, des grévistes du port, des assistés sociaux. Elle les photographie sur le terrain. Dès 1935, elle sera le photographe attitré de la F.S.A. Ses images attirent l’attention du grand public sur la gravité de la situation: on y lit l’effondrement économique dans ses moindres détails. Des documents remarquables qui atteignent leur but: ils font bouger les institutions et les gouvernements des Etats-Unis qui répondent aussitôt par des mesures et des crédits… la force de l’image authentique.
Authentique, Dorothea Lange l’est: la preuve en est faite. Tout au long de sa vie, elle prend une direction et s’avance avec beaucoup de maîtrise, de sensibilité et sans faiblir (3), jusqu’à ce qu’elle perçoive et aperçoive …. « Au moment du départ, écrit son biographe Robert Coles, son esprit est comme une pellicule vierge ». Un comportement qui nous met littéralement en communion avec elle et les sujets qu’elle photographie; toute approche artistique ou esthétique en est exclue de sa relation avec les gens.
Dorothea reste cependant fondamentalement une artiste. « Migrant Mother », « White Angelê, «La main du danseur indonésien » et des dizaines d’autres ne seraient pas devenues œuvre d’art sans cela. Des images intemporelles, sans effets superflus, qui touchent par leur simplicité et que l’on ne se lasse pas de voir: elles s’inscrivent dans la mémoire.

Jean Dieuzaide.

(1) Exposée en 1980, monographie n° 55.
(2) Exposée en 1978, monographie n° 26.
(3) Notre ami Ralph Gibson, l’assistant de Dorothea Lange de 1961 à 64, nous confirme combien, même malade, elle était dure au travail, pour elle et pour les autres