Horst

1er au 30 juin 1989

HORST, LE PRINCE DE a VOGUE » DES ANNEES TRENTE.
Horst, est un prénom devenu « le nom» des années trente dans la photographie de mode. Horst Bohrmann, est né en Allemagne à Weissenfel, en 1906 dans une famille bourgeoise. Sa jeunesse est troublée : l’appauvrissement de son pays ruiné par la « Grande Guerre» fait réagir son tempérament. Est-ce l’origine de fantasmes tournés vers le luxe raffiné ? Certainement. Le fier jeune Horst, doté d’une distinction naturelle et d’une sensibilité à fleur de peau, est doué pour aller au-devant de précieuses rencontres.
A 15 ans, il passe des vacances à Weimar et se frotte aux étudiants du Bauhaus; Valentine Lawford, biographe, nous parle des préoccupations de cette jeunesse. Elles nous éclairent sur ce moment d’histoire en pleine effervescence. «… les propos oscillent entre mondanités… et Nietzsche, le passé tragique et la liberté recouvrée, la philosophie de Kant, les couleurs et les valeurs de Kandisky… mais jamais il n’est question du corps humain; la « Naktkultur » règne dans les esprits, une option que le brillant jeune homme a du mal à faire sienne ». Un accident pulmonaire, soigné en Suisse, l’amène à réfléchir sur son devenir tandis que sa famille le contraint à penser à son avenir. Après quelques tentatives d’emplois, il étudie à Hambourg avec succès la décoration et les arts du bois.
Armé de ses diplômes, attiré par Paris et par l’architecture, il choisit d’être l’élève de Le Corbusier; l’homme est à son gré « un peu froid dans ses conceptions et plus préoccupé par l’effet de masse que par « l’être humain », selon le concept de Horst.
Nous sommes dans les années trente 1 On les dit un peu folles… « Coco Chanel par son talent règne sur Paris et fait salon avec la Comtesse de Noailles, Picasso, Dali, Derain, Cocteau… L’art, la littérature et la mode font très bon ménage.

L’illustration de mode se meurt et la photographie prend sa place. Champs-Élysées, au siège de « Vogue » se pressent des débutants parmi eux : Edward Steichen, Cecil Beaton, et un baron de St-Petersbourg George Hoyningen-Huene ; Horst, venu à la photographie au cours d’un déjeuner mondain a du mal à s’imposer. Hoyningen-Huene devient son ami et son maître, Horst est son assistant et son modèle pour «Vogue », Huene en dirige le studio. Horst P. Horst évolue dans ce milieu comme un poisson dans l’eau. Le Dr Agha, l’inventif directeur artistique de a Vogue» américain, de passage à Paris, remarque ses images de bijoux, les publie en novembre 1931. C’est le début d’une grande carrière pour ce jeune homme de vingt-cinq ans.
Invité à New York en 1932, fier et impulsif, il se fâche avec Condé Nast, directeur du journal et passionnément fou de photographie. Il exige de ses photographes, la perfection technique, graphique et artistique, même pour un sujet de moindre intérêt. «Si vous n’êtes pas capable de faire une belle image de ce cendrier, lui dit-il, vous ne serez jamais aussi grand photographe que Steichen », et Horst de répondre: e Si je n’avais pas été sûr de devenir un jour aussi grand photographe que Steichen, je ne me serais jamais lancé dans la photographie ». Condé Nast contrarié, par cette arrogance, prie Horst de partir son contrat terminé, mais ce dernier quitte New York sur le champ. Arrivé à Paris, il est surpris après son coup de tête d’être repris par «Vogue ». La direction ne peut se priver du raffinement inné de cet homme, de sa classe, de son assurance, de son aisance à se déplacer parmi les gens cultivés des cercles privés de la Haute Couture; autant de nuances dont on sent la quintessence dans ses photographies de mode, aussi bien que dans ses remarquables portraits.
Horst réussit en effet brillamment dans la prise de vue en studio malgré l’encombrante chambre 20×25 avec laquelle Condé Nast oblige ses collaborateurs à travailler (un format qui pendant vingt ans interdit à toute femme de devenir photographe). II sait se rendre maître de ses modèles en les amenant à projeter dans l’image le pouvoir de leur sensualité, tout en conservant leur grâce; la femme est toujours située dans un cadre classique avec des drapés luxueux. Horst a aussi le sens de la scène et fait mou-voir ses mannequins dans une gestualité à la fois stylée et ambiguë; ils doivent réagir comme des «danseurs» conscients du pouvoir émotionnel du geste, mais capables de respecter l’élégance du vêtement; le corps doit en même temps se comporter comme une architecture.
La composition de l’image est toujours remarquable, précise et soulignée par l’usage du clair-obscur dans lequel il est passé maître : sans doute le sens de la scène et du drame. Je me plais à faire remarquer qu’il déteste la lumière au flash : « elle dévoile trop, dit-il, jusqu’au moindre détail alors que j’aime un certain mystère; c’est l’élément le plus important d’une photographie de mode qui doit laisser sa part d’interprétation personnelle à celle ou celui qui la regarde ».
A tout ceci qui différencie Horst de ses contemporains, il faut ajouter son sens de l’humour; ses images savent aussi être joyeuses, spirituelles ou même parfois irrévérencieuses : il aime les clins d’œil… A 83 ans maintenant, Horst continue à les faire à la vie et à la photographie; il la pratique sans désemparer avec un Rollefleix. Aujourd’hui, «son œuvre se conjugue au passé, au présent et au futur, c’est le génie d’une vie consacrée à l’amour de la vie… et à la photographie…: une œuvre qui continue… Elle se réfère encore et se référera toujours, aux valeurs sûres, ce n’est pas surprenant, le témoignage, l’élégance et la distinction des images du prince de a Vogue» des années trente et qui a su le rester: Horst.

Jean Dieuzaide