Elliot Erwitt

1er au 31 janvier 1989
ELLIOTT ERWITT, LA TENDRESSE ET L’HUMOUR

La plus ambitieuse et la plus remarquable réalisation qui fut jamais entreprise dans l’histoire de la photographie, avant et après la deuxième guerre mondiale, est sans nul doute, en 1954, la célèbre exposition « The family of man ». Elle est l’oeuvre d’Edward Steichen, le premier responsable du département photographie ouvert en 1947, au Museum of Modern Art de New York.
On ne peut oublier cette saisissante exposition, conçue pour éveiller les profondeurs de la conscience humaine face au « gâchis » et aux crimes des années 40 à 44, commis au préjudice de l’humanité. Montrée dans toutes les capitales d’Europe et du monde, elle rencontra un succès sans précédent.
Pour ma part, cette exposition fut déterminante, j’en ai retenu essentiellement une image parmi les 500 autres. Elle était signée Elliott Erwitt (page ci-contre). Aujourd’hui, E. E. est un des grands de l’équipe Magnum de New York depuis ce jour de 1953, où, au sortir de l’armée, il rencontra son fondateur Robert Capa.
Elliott Erwitt est un bonhomme tout simple. Il n’aime pas parler de ses images et ne cherche pas à imposer de « sentencieuses réalités », il préfère neutraliser ce qui est pompeux. Si on lui demande de préciser la signification de son travail, il répond : « Vous n’avez qu’à le regarder à nouveau », et de toute façon, ce qu’il pourrait en dire, étant donné sa nature, en serait moins frappant.

Dépassant par tempérament la cohorte des photographes qui ont choisi de nous dépeindre notre pauvre monde seulement en gris ou en noir, il préfère comme Robert Doisneau, en dehors des obligations professionnelles bien sûr, nous le montrer sous un jour plus souriant : « Un travail de commande n’est pas un travail personnel, dit-il, c’est un travail ». Cette évidence que je partage, laisse à Elliott Erwitt, entière liberté à cette forme d’esprit qui s’attache à lui, pour souligner avec tendresse et délicatesse le caractère comique, ridicule ou insolite de certains aspects de la vie : esprit qui peut s’inscrire dans la caricature sans pour autant se confondre avec elle. Tout en laissant subsister le plein des choses et des êtres, il pressent et c’est pour cela qu’il est présent pour le saisir, l’humour des situations ; même si elles comportent des inconvénients, avec Elliott, ces situations prêtent à sourire.
Grand maître des petites histoires humaines où souffle le cocasse, Elliott Erwitt saisit avec maîtrise ce double jeu du hasard, ce petit rien, situé à la charnière de l’événement et du non-événement, les rencontres-clin d’œil, les signes fortuits et toutes ces coïncidences, même si elles comportent des inconvénients, n’engendrent pas la mélancolie. Ce regard dénicheur et perçant Elliott le porte principalement sur les chiens dont il nous donne l’impression à travers ses images qu’ils semblent jouir d’une liberté dont leurs maîtres sont privés ou se privent pour eux : des chiens qui mènent une vie de chien, des chiens qui nous regardent et pour un peu, prêts à nous adresser la parole… Ce n’est pas tant qu’Erwitt aime les chiens, mais il les trouve très photogéniques… « … et puis, dit-il, des chiens il y en a partout, tandis que des éléphants ».

« Faire rire les gens, se résout à nous dire Elliott Erwitt, est une des plus parfaites réussites qu’on puisse espérer. Si on peut les faire rire et pleurer successivement, comme c’est le cas de Charlie Chaplin, alors on atteint à la perfection. Je ne sais pas si c’est ce que je cherche, mais je reconnais que c’est là le but suprême. Parfois l’humour est dans la photographie, mais pas dans ce que l’on photographie. On peut photographier la plus piquante des situations et avoir une photo sans vie où rien ne passe. Au contraire, on peut prendre un rien, quelqu’un qui se gratte le nez et cela donne une photographie magnifique. Ce qui se passe dans la réalité, l’anecdote et ce que vous avez sur la photo, peuvent être deux choses totalement différentes. Des gens trouvent que mes images sont tristes, d’autres les trouvent drôles ».

Ces extrêmes nous montrent la réalité des facettes du talent d’Elliott Erwitt. D’un côté il y a sa pénétration lucide de la nature humaine : tendre et romantique ou parfois satirique; de l’autre côté, la froide analyse intellectuelle du problème photographique du moment. Ce qui relie ces deux aspects en apparence contradictoires, la chaleur du cœur et la froideur de l’esprit, sont deux yeux qui comptent dans les visions photographiques de notre temps.

Jean Dieuzaide

132 copie