Magnum en Chine

1er au 30 novembre 1988

Une grande agence pour proposer ou traiter de grands sujets par l’image ne pouvait s’appeler que « Magnum ». Ni le temps, ni les faits n’ont démenti l’ambition de ceux qui ont créé en avril 1947 la toute première agence au monde gérée par les photographes eux-mêmes.
«Magnum» est aussi synonyme de fête: fête en l’esprit de ce groupe d’amis, prenant vis-à-vis de la presse une liberté légitime; fête aussi par ce feu d’artifice de photographes reconnus, venant se joindre au cours des ans à l’équipe première: photographes présents sur tous les fronts et devançant souvent leurs confrères de « Life Magazine ».
L’agence « Magnum » fut fondée à l’initiative de Henri Cartier-Bresson, Robert Capa, Georges Rodger, David Seymour (Chim), soucieux de faire respecter l’utilisation de leurs images, triturées, dépecées et soumises à l’intransi-
geance des rédactions. II s’agit là d’une date importante de l’histoire de la photographie de Presse se libérant de l’oppressante emprise des « puissants magnas » protégeant leur image de marque. Peu importe pour eux le point de vue du photographe, les risques auxquels il a pu être confronté ou même l’authenticité de son travail. Avec l’arrivée de « Magnum » une autre race de journalistes photographes libres à vu le jour, mettant les rédactions au pied du mur. II est bon de citer à ce propos Robert Capa (voir la monographie d’avril 87 que nous lui avons consacrée) : « Si vos photographies ne sont pas bonnes c’est que vous n’êtes pas assez près » sous-entendu du sujet, pour témoigner ! Témoignage qui dérange parfois le journaliste un peu en retrait de l’action.

En 1949, Ernst Haas et Werner Bischof rejoignent « Magnum », puis Eve Arnold en 1951, Burt Glinn en 1954, Eugène Smith en 1955. Le consortium ne cesse de croître avec l’arrivée de nouveaux noms célèbres aujourd’hui : Elliott Erwitt, René Burri, Bruce Davidson, Charles Harbutt, Burk Uzzle, Bruno Barbey actuel président de « Magnum-Europe », Don Mac Cullin, lnge Morath, Marc Riboud, Marie Ellen Mark, Guy le Querrec, Raymond Depardon, Joseph Koudelka, Sebastiâo Salgado et bien d’autres…
Parmi les 35 actionnaires que l’agence comporte aujourd’hui, une quinzaine ont travaillé en profondeur sur la Chine de façon sui-vie ou accidentelle, en fonction de leurs affinités. Les termes de Chinois et de Chine n’ont pas grand sens. Ces images sont un sur-vol dans le temps d’une Chine vers laquelle convergent depuis toujours, tous les yeux du monde; une Chine que nous connaissons mal parce que trop vaste trop peuplée et très loin de notre civilisation… Une réalité politique, révolutionnaire et secrète unissant des populations de cultures très diverses sous une même banière… Voici des images qui nous en disent un peu plus…

Jean Dieuzaide

Cette quête débute en 1938 : parti de Marseille le 21 Janvier, comme envoyé spécial du magazine “REGARDS”, Robert CAPA arrive le 6 Février à Hong Kong. Il a 25 ans, reste 18 mois sur place. Lors de son séjour, il fait entre autres des instantanés des Cités dévastées par les attaques aériennes ainsi que des portraits de CHOU ENLAI et de TCHANG KAI-CHEK au moment de son alliance avec MAO. Tandis qu’il couvre le conflit sino—japonais, CAPA ignore que la moitié des membres de ce qui est devenu “MAGNUM” entreprendraient à sa suite le voyage long et ardu pour Pékin et Shanghai.
Ce survol dans le temps par tous les grands l’image, permet de vérifier par leur façon de voir les différents courants des multiples visages successifs de la société chinoise. Les instantanés de voyage de Marc RIBOUD alternent avec les scènes d’ambiance de René BURRI, les carnets de notes de Raymond DEPARDON ou les moments d’histoire de Henri CARTIER-BRESSON qui eut la chance de vivre en 1949, les six derniers mois de la Chine de’ TCHANG. Cueillis comme d’un oeil unique par Guy LE QUERREC, Elliott ERWITT, Bruno BARBEY ou Martine FRANCK, les petits gestes et faits pittoresques prouvent que c’est grâce au style que l’actualité vieillit bien. Quitte, comme Inge MORATH, à la théâtraliser par l’image de la dernière chambre de MAO dans la grotte où il vécut treize ans.
Comme toute famille, le “club” MAGNUM compte aussi ses enfants turbulents. Ainsi Patrick ZACHMANN, 33 ans, membre récent, fasciné par le cinéma chinois des années 30, qui s’est rendu en Chine en 1982 et 1986, dans le cadre d’une bourse de la Villa Médicis hors les murs, pour suivre son projet sur la diaspora dans le monde.

“J’ai commencé par photographier ma découverte de la Chine, dit-il. Au retour, je me suis aperçu que j’étais passé à côté de tout. Ce qui compte : “garder son regard”. Il est vain de tenter de se glisser dans le peau d’un Chinois. Le grand problème c’est la communication. Le mot est tout dans leur civilisation. Apprendre le mandarin ne suffit pas. Il y a presque autant de mandarins que de chinois. Et puis, ils sont farouchement xénophobes et racistes. J’ai voulu casser l’image flatteuse qu’on donne d’eux. Mes photographies sont sans complaisance”.

A propos d’une vue ahurissante : celle d’un chien ébouillanté, il raconte : “Dans le village on m’a convié à manger du chien. J’ai photographié toute la préparation. C’est un rite venu des grandes périodes de famine. Dans le Sud, tout le monde en mange. Le chien donne des forces pour affronter l’hiver. Le pire, c’est quand on le pend. J’en ai mangé. Ce n’est pas très bon. Trop coriace à mon goût. Mes images ont choqué. Même à MAGNUM. On m’a accusé d’avoir une vue négative de la Chine. Pourtant, les Chinois ne mangent que des chiens sauvages. Chez eux, c’est banal”.

Des chromos, faussement naïfs, mis en scène avec une grande ironie par Eve ARNOLD, nous font oublier ces images atroces. Agée de 80 ans, cette dame charmante et un peu excentrique a l’élégance d’une diva. Franchement drôle, presque irréel, son travail est une vraie découverte… Des images qui nous en disent un peu plus.

Marc RIBOUD, le premier à être revenu en Chine après la 2ème guerre mondiale, nous a confié une quarantaine de ses meilleures images pour compléter la vision “MAGNUM”.
Enfin, Dimitri KESSEL nous propose en 22 images de redécouvrir les bords du Yang Tse. tel qu’il l’a connu dans les années quarante.