Manel Esclusa

1 au 30 avril 1988

Afin de marquer dignement son 25ième anniversaire, la Galerie Municipale du Château d’Eau a choisi de vous montrer l’œuvre du jeune photographe Manel ESCLUSA. Elle s’est élaborée dans cette province amie de Catalogne dont s’enorgueillissait, en des temps reculés, le Royaume d’Occitanie.
Dès avant les premiers millénaires, toutes les civilisations méditerranéennes ont conflué vers Barcelone et les rivages de Catalogne : un creuset de création artistique plus vivant que jamais et dans lequel la photographie tient aujourd’hui une place prépondérante. Les visiteurs du Château d’Eau ont eu l’occasion d’en juger avec le “réalisme surréel” de Joan FONTCUBERTA et les “couleurs des natures mortes” de Toni CATANY que nous leur avons présentés ultérieurement.
La jeune génération de photographes Catalans, et aussi celle du reste de la péninsule, est en pleine effervescence.

Les préoccupations plastiques de Manel ESCLUSA méritent toute notre attention par leur continuité, leur originalité, leur invention et leur qualité en des tirages qu’il fait lui-même avec une très grande rigueur, surtout dans les images plus contemporaines.
Sa création tient compte dans sa profondeur, des bouleversements subis par la Catalogne sous le régime franquiste et qui ont tracé en lui cette route intérieure. Elle part d’expressions vers la liberté avec des oiseaux humains qui ne peuvent voler faute d’avoir des ailes, au cordon ombilical qui retient l’homme à la terre politique pour aller vers l’imaginaire des nuits avec le travail consacré aux silhouettes ou aux ports.
C’est dans ces lieux mythiques, ouverts à tous les rêves fous que Manel ESCLUSA en ami de la nuit, plonge son objectif pour établir cette relation d’espace en l’absence d’espace qu’est le fond noir de la nuit.

Dans cet océan d’images où la culture photographique arrive à s’imposer, l’œuvre de Manel ESCLUSA tient une place importante. Un geste qui dans son écriture restitue sous des points de vue inédits, le monde là où il est encore peu vu et rarement dit en une semblable dimension de “l’imaginaire”.


« LES ESPACES IMAGINAIRES» DE MANEL ESCLUSA.

Dans ce creuset vivant de la création artistique contemporaine vers lequel ont conflué dès avant le premier millénaire toutes les civilisations méditerranéennes, la photographie catalane occupe une place prépondérante: son originalité, son imagination, sa qualité et sa dignité lui confèrent une place très enviée en Europe.
Comme la plupart des artistes catalans, nos confrères ont souffert en eux-mêmes de ne pouvoir s’exprimer en toute liberté à l’époque où le régime politique s’appliquait à mater, plus qu’ailleurs en Espagne, les velléités d’indépendance.
L’écriture en symboles et métaphores sourcées au reflux intérieur de Manel Esclusa en est sans doute le contrecoup; ajoutons le surréalisme de l’héritage catalan et nous aurons la clef de toute son œuvre, même lorsque par son travail professionnel Manel est amené à photographier la mode.
La volonté du Château d’Eau de montrer le cheminement d’un auteur trouve ici sa pleine justification. Avec beaucoup de rigueur et de conscience l’œuvre évolutive ne se départit en aucun moment de «sa » route intérieure : elle est faite d’oiseaux, de bateaux, de lumière des nuits, de rêves d’espace et d’absence d’espace, dans un style dont la force se renforce et s’affine au fur et à mesure de son avancement. C’est l’application heureuse de ce qu’il enseigne à ses élèves : «ne dévalorisez pas le travail précédent; l’expérience acquise prépare toujours le travail à venir ».
En 1974, j’avais été séduit par l’invention de ce jeune garçon discret, indépendant et se révélant, avec ses vingt ans, le plus habile des étudiants du stage que j’exerçais en Arles. Aujourd’hui, dans cet océan d’images où la culture photographique arrive à s’imposer, l’œuvre d’Esclusa tient sa place et nous apprécions encore mieux son geste; il restitue sous des points de vue inédits, le monde, là où il est encore peu vu et rarement dit en cette dimension de « l’imaginaire ».
L’image photographique, comme toute œuvre au demeurant, est le résultat d’une imprégnation, nous savons l’origine de celle d’Esclusa; elle est aussi le résultat de son histoire «individuelle », des traces d’une aventure ou des moments d’émotions, une projection dans le réel de fantasmes intérieurs, catalyseurs du territoire intime, une mise en scène rendant lisible la pensée de l’artiste.
Les sujets de lecture sont nombreux; le 1ef épisode débute en 1974. C’est la série qu’il situe, dit-il, dans sa période Hippie, intitulée : Git: l’expulsion spontanée de ce qui lui passe par la tête. De la même époque : Ahucs, du nom d’un cri très violent, un hurlement de l’homme semblable à celui suscité par la douleur de l’accouchement; il le traduit en image par une relation qu’il ressent dans ce qu’il appelle, la maternité de la pierre.
Toujours en 1974, Ombélcal, symbole de la rupture d’un état vers un autre, allusion à la fin du franquisme. Desnudos, images sans titre de nus discrets, en pleine nature, symbole encore de liberté retrouvée. Aus, les oiseaux symbolisés par des femmes nues dont la tête est dissimulée dans un grand bec : « I I ne suffit pas de donner à un corps une tête d’oiseau pour qu’il puisse s’envoler et retrouver la liberté ». Crizalide. Le Général Franco n’est plus. 1976. Images symbole d’une autre naissance : « La Chenille, déjà née une fois, devient papillon au cours d’une deuxième naissance », M.E.
Els ulIs aturats (les yeux obturés) réalisés en 1977-78, concerne une période d’angoisse, une maladie pulmonaire grave. Un examen intérieur sur Dieu, la vie et la mort. Après sa guérison, seulement, il comprend le pourquoi de l’existence de ses images toutes obsessionnelles et projection de ce qu’il ressentait. Images profondes et graves qui marquent le tournant de son œuvre vers la nuit et dont les titres sont empruntés au poète catalan, Juan Brossa…
Venetia: l’accueille en 1979. II est guéri mais le tunnel traversé l’a profondément marqué. II voit la ville en images de nuit. Cette nuit que la plupart des gens passent à dormir est pour lui le passage nécessaire pour recevoir le jour. La nuit, Manel travaille…, ou se divertit; loin de lui le concept ancestral de la perversion ou de la peur de l’obscurité.
Elle devient désormais son complice, avec Sil Lepsis et les séries qui suivront. Sil Lepsis (silhouette); elle s’interpose en contre-jour total, donc, noire, entre une construction visuelle éclairée dans la nuit qui lui sert de fond, et notre regard. « Ce noir de la silhouette en premier plan, devient à son tour l’infini de la nuit, « créant une relation d’espace en l’absence d’espace ».
Naus : (les navires) 1983-1984. En quittant Vic pour habiter Barcelone, les premières promenades d’Esclusa sont vers le port. « Le port a été l’un des thèmes favoris des photographes du Banhaus, lieu mythique, ouvert à tous les rêves fous, inspirés de la mer… et puis tout bascule, l’horizon, le navire, le photographe… La pause longue dont Manel maîtrise très bien les effets et permet de jouer avec les lumières fait voir les navires comme animés de l’intérieur d’un léger mouvement ». Gabriel Bauret.
Aquariana: 1986. « Cette fois, c’est dans la nuit abyssale qu’Esclusa a plongé son objectif avec des images noir et blanc virées et partiellement rehaussées de couleur, il réinvente l’iconographie sous-marine et nous invite à un voyage fantastique ». Alain d’Hooghe.
Le concept de mouvement caractérise l’œuvre récente de Manel Esclusa : « Je considère le « bougé » comme un langage typiquement photographique, aucune autre discipline artistique ne peut le rendre avec cet effet. Une photo bougée est ordinairement considérée comme une mauvaise photo, alors que l’on doit la considérer comme un langage. Le photographe ne peut plus aujourd’hui se contenter de reproduire la réalité et se laisser enfermer dans ce seul concept de la netteté pour l’information. II doit aussi tenir compte du réalisme intérieur, traduit à la limite de l’abstraction par le flou de focalisation ou de bougé ».
Il me paraît important d’avoir fait état de la personnalité de Manel Esclusa au travers de ses préoccupations plastiques. Elles lui permettent de construire une œuvre dont on se plait à reconnaître qu’elle est une des plus fortes d’Espagne. Elle est en réalité le journal de l’auteur dont l’écriture est renforcée par une maîtrise du travail de tirage qu’il assure lui-même avec une remarquable autorité… dans la nuit étoilée de son laboratoire.

Jean Dieuzaide.