Hubert Reeves

1 au 31 décembre 1987
LE SPECTACLE DU MONDE

C’est Galilée qui, le premier, a regardé le ciel avec une lunette astronomique. En quelques nuits, il découvre tour à tour les montagnes de la Lune, les satellites de Jupiter et les étoiles de la Voie lactée. Cela se passe en 1609. II y a moins de quatre siècles. Depuis, grâce à l’amélioration des instruments d’observation, les astronomes ont découvert un grand nombre d’astres nouveaux, comme les nébuleuses, les galaxies et, plus récemment, les pulsars, les quasars. L’humanité doit à l’astronomie une riche moisson d’images célestes, tout comme elle doit à la biologie le spectacle de la vie microscopique. L’homme d’il y a quelques siècles ignorait tout des galaxies et des microbes. C’est grâce à la technologie puis à la photographie que ces réalités sont entrées dans son champ de connaissance.

Paul Eluard écrivait: « Le poète est celui ” qui donne à voir” ». Dans le même esprit, on peut dire que l’astronomie « donne à voir ». Un des buts de cette exposition est d’amener le lecteur à partager les sentiments d’admiration et d’exaltation qu’éprouve l’astronome devant la beauté de ces paysages nouveaux.
Ces images célestes, au même titre que les images de la nature terrestre, enrichissent l’imagination. A ce titre, elles peuvent jouer un rôle dans le développement de la personnalité, dans l’éclosion de la créativité. Mais la beauté de l’univers, reconnaissons-le, n’est pas à notre mesure. Ce qui nous frappe, c’est l’extravagance de ce qui nous entoure. Les dimensions d’abord. Les étoiles que nous regardons la nuit, à l’œil nu, sont à des centaines de milliers de milliards de kilomètres. Certaines galaxies observées par nos télescopes sont un milliard de fois plus loin encore… A ce niveau, bien sûr, les chiffres ne parlent plus à l’imagination.

Il en va de même de la violence des événements qui se succèdent dans l’univers. L’explosion d’une étoile massive libère plus d’énergie qu’un milliard de milliards de bombes H. Et certains noyaux de galaxies (par exemple, les quasars) émettent à chaque seconde encore un million de fois plus d’énergie. Notre Soleil est une étoile modeste. Pourtant, quand il mourra, dans cinq milliards d’années, il nous volatilisera avec la désinvolture et l’inconscience d’un éléphant qui marche sur une araignée.
Abrités derrière notre atmosphère, à la surface tiède et douillette de notre planète, nous vivons dans un espace protégé. Presque partout ailleurs, la vie humaine serait impossible. Le moindre soubresaut stellaire nous anéantirait inexorablement…
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », disait Pascal. Il ignorait que ces espaces palpitent d’explosions monstrueuses, de cataclysmes chroniques. Avait-il l’intuition de ces événements démesurés dont aucun écho ne venait troubler sa nuit ?
Ainsi, au sentiment d’admiration que nous procurent les spectacles du ciel se joint un sentiment d’inquiétude, voire de terreur. De là-haut, rien ne nous regarde, tout nous est étranger, tout nous dépasse, tout nous menace.
Mais la science moderne nous présente, en même temps, une autre vision du monde. Rien de tout cela ne nous est indifférent. C’est à la démesure du ciel que nous devons notre existence. II a fallu, pour nous engendrer, des creusets dont la température dépasse le milliard de degrés, des explosions stellaires et des éjections de matière incandescente à des vitesses voisines de celle de la lumière.

L’univers a maintenant quinze milliards d’années environ. Il s’étend sur plus de quinze milliards d’années-lumière (c’est-à-dire sur plus de cent mille milliards de milliards de kilomètres). Ces dimensions, inimaginables, n’ont rien d’excessif. ll n’en fallait pas moins pour nous mettre au monde.
Hubert Reeves.