Léonard Freed

1 au 30 septembre 1987
LE REGARD DU JUSTE

« Leonard Freed, le regard du juste » titraient en 1984, les organisateurs des Rencontres d’Arles à propos de son exposition. Ce jugement de valeur paraît surprenant en première lecture. Je l’ai adopté sans hésitation, en pénétrant peu à peu dans l’œuvre de cet homme apparemment pondéré; même à ceux d’entre nous dont l’esprit n’est pas nécessairement critique, ses images noir et blanc, qui n’ont pas su éviter les ombres, ne refuseront pas leur évidente lumière: avec un négatif on fait obligatoirement une image positive, au propre et au figuré.
La photographie nous permet une fois encore, de vérifier ce qui est pour nous un principe: une oeuvre n’est forte que dans la mesure où elle est un autoportrait. Le processus de révélation s’inscrit dans le tissu même de l’acte, qui livre celui qui voit, autant que ce qu’il voit.

Quoiqu’appartenant à part entière à l’Agence Magnum, Freed ne se réfugie pas dans le seul précepte de ses membres fondateurs : faire partager la même fonction à l’œil, à la tête et au cœur. Son intérêt pour les problèmes de société est loin de n’être que pure mode. De plus, il ne verse pas dans l’image esthétisante à moins que ce soit aux fins de mieux capter notre regard. Pour lui, le grand débat à propos de la forme et du fond, est résolu depuis longtemps au profit de ce dernier. Il ne s’embarrasse pas de la technique photographique comme le font trop souvent certains confrères, prétextant la monotonie de la vie de tous les jours, absente pour eux de « moments décisifs » qu’ils ne savent ni voir ni choisir, car trop soucieux de leur vie intime.
Leonard Freed a l’infatigable curiosité du reporter, le goût et le sens de l’événement, la passion des «ailleurs» devant lesquels nous avons le devoir de ne pas rester indifférents. Ses choix sont ceux d’un homme «concerné» depuis son enfance: « mais aujourd’hui, alors que je suis seul, je m’assieds pour écrire ces lignes, les fantômes de mon passé s’installent en face de moi: des gens sans visage qui s’en vont, traversant les âges. Tout ce que je sais, c’est qu’ils étaient juifs, et qu’ils sont morts en juifs, martyrs d’une foi que moi, en tant qu’agnostique, je ne peux sonder… Enfant, j’ai trouvé mon père en larmes, parce qu’il avait appris la nouvelle de l’anéantissement complet de sa famille en Russie : comment puis-je oublier ? ».
« Le besoin de comprendre et d’analyser ma relation avec le judaïsme et d’autres questions qui me rendaient perplexe, m’ont conduit à la photographie» (1) (…) « Certaines choses s’expriment mieux par la peinture, d’autres par l’écriture; ce qu’apporte la photographie est unique, en particulier dans le domaine journalistique ».

Ce sont alors les reportages sur les deux Allemagnes, la Pologne, Israël et la guerre des Six Jours, les Noirs aux Etats-Unis, la police new-yorkaise, etc… Aventure propre bien plus que recherche du « coup journalistique », « témoignage intime », explication personnelle avec le monde et avec ses images, réponse parfois aux questions qu’elles posent. Quelquefois dures, toujours fortes, ses photographies débusquent les dissonances et sans description, ni didactisme, révèlent… « La photographie a un effet énorme sur la société d’aujourd’hui avec la façon dont les gens pensent et regardent les choses, nous ne pouvons plus prétendre ignorer quoi que ce soit : la photographie nous montre tout» (L.F.). Demain, nous pourrons de moins en moins tricher… !
Je partage ce rêve, cette présomption optimiste à l’égard de la photographie. La façon dont Leonard Freed traite ses sujets n’a rien d’un chant optimiste, mais paradoxalement ses dénonciations contiennent en elles-mêmes, l’espoir d’un lendemain meilleur, un lendemain auquel ses images peuvent peut-être contribuer.
Pour son enrichissement spirituel, Freed n’hésite pas à nous lancer, avec son regard, la réalité en pleine figure : réalité dont il a fait son «but ». Il regarde l’homme de face, sans détour et avec fidélité: c’est l’œuvre d’un « sociographe » (que l’on me pardonne ce néologisme) plus que d’un photographe. Il fait preuve en effet d’un grand humanisme dépourvu de tromperie ou de pitié feinte. C’est pourquoi, malgré leur côté choquant et cruel, les images de Leonard Freed laissent passer au travers des ombres un clair message de foi, mettant en évidence la transparence du photographe : le regard d’un juste.

Ce « clair message» est en fait le « réel» pédagogique de Leonard Freed ; cette idée de «photographie» dans ses rapports avec «le journalisme », il la pratique depuis longtemps à la Social Research School de New York devant sa «classe d’étudiants à l’esprit libre » selon son expression.
Ajoutons le soin scrupuleux avec lequel il assure lui-même la mise en page de ses albums et rédige avec précision chacune des légendes, au point de se demander si la légende n’illustre pas davantage la photographie que ce que la photographie n’illustre la légende… ?
A vous de conclure, Visiteurs de ce jour, «qui êtes venus vous exposer à ces images », de réfléchir sur l’inutile, le dérisoire de la mégalomanie de l’homme et de la société qu’il engendre… acceptez aussi de laisser poser en vous ce tourment d’espérance que nous propose Leonard Freed, « le révolté au visage calme» pour qui l’arbitraire est intolérable ou même intolérance.

Jean Dieuzaide.

(1) Extrait de l’album « LA DANSE DES FIDELES» aux Eds du Chêne