Robert Capa

1 au 30 avril 1987
Capa et la guerre…

Le 19 août 1944 Toulouse se libérait avec l’aide des Forces Françaises de l’Intérieur, les fameux FFI. J’avais 23 ans et toute une passion contenue pour la photographie. Le fait en soi est banal, mais je rage au plus profond de moi-même depuis que j’ai eu connaissance de l’existence de Robert Capa et de son épopée: il était à Toulouse deux jours après pour photographier la cérémonie qui se déroulait place St-Etienne en hommage aux héros tombés pour la libération de notre ville.
C’est son ami Pierre Gassmann, fondateur du premier et célèbre laboratoire parisien « Pictorial service », qui me l’a révélé quelques années plus tard tandis que nous évoquions notre première rencontre toulousaine. Je l’avais alors interpellé. II m’avait fortement impressionné avec sa tenue kaki des correspondants de guerre, le chapeau mou de feutre gris sur la tête, la cigarette au coin des lèvres, le « Leica M2» pendu autour du cou avec une ficelle lieuse en aloès en guise de dragonne.. (C’était la guerre, il est vrai…). Avec ma saharienne blanche, ma chemise claire et cravate sombre pour la circonstance, à la main un super Ikonta 6 x 6, emprunté aux Chantiers de Jeunesse, j’avais conscience de faire amateur aux yeux de ce professionnel aux allures de baroudeur. II me raconta ses exploits, mais ne me présenta pas Robert Capa. II est vrai que l’on était au travail et non aux mondanités et que la photographie n’était pas considérée comme elle l’est de nos jours : Robert Capa n’était pas encore homme de légende.
Depuis tout a été dit. Lui-même a transcrit avec beaucoup de simplicité, de bon sens, souvent avec une ironie grinçante les réflexions que lui suggéraient les circonstances dans lesquelles son métier l’impliquait.
Personne mieux que ses amis, Roméo Martinez, l’écrivain journaliste John Steinbeck, son historien Richard Whelan ou son frère Cornell savent nous raconter « cet homme », le plus souvent considéré à tort, comme seulement photographe de guerre. Evidemment il en a montré cinq avec des images: elles ne sont pas toutes faites dans la fureur des combats. Cependant, ce sont les plus intenses que l’on ait prises à cette époque sur les champs de bataille. Les autres montrent les hommes à proximité des combats, les civils devant l’avance ennemie, les maisons détruites, les enfants dont le regard contient toute l’horreur de la guerre, ou d’un peuple.
R. Capa a créé, peut-être à son insu, une tradition de la photographie de guerre. Les nombreux prix portant son nom définissent bien les éléments de cette tradition : un profond intérêt pour l’homme, des photographies de très hautes qualités, un courage exceptionnel et un goût du risque.
Mais Capa aimait la vie et ce sont des centaines d’images de paix que l’on compte dans son œuvre: « … photographies de l’activité des rues parisiennes, des manifestations politiques, des ripailles américaines et des boîtes de strip-tease, des immigrants israéliens, des enfants dans l’après-guerre du Japon et nombreux de ses amis célèbres: Ernest Hemingway, Pablo Picasso, Gary Cooper, Ingrid Bergman… ».
En réalité, le thème des images de Capa n’est pas la guerre, mais « les Hommes ». Interrogé pour donner conseil aux jeunes photographes dont il ne cessait d’être entouré, d’où ma rage de n’avoir pu lui serrer la main en 44, il répondait: « … il faut aimer les gens et le leur faire comprendre ».
Pour mieux cerner Capa, voici ce que nous dit à son propos Richard Whelan : « il se regardait avant tout comme un journaliste. Adolescent, à Budapest, il se lança dans cette profession parce que c’était la meilleure manière de combiner ses deux grands intérêts : la littérature et la politique. II ne se préoccupait pas alors de photographie. Toutefois, il fut confronté aux oeuvres des photographes «engagés» du mouvement hongrois « SZOCIOFOTO », grandement inspirés par les photographes réformateurs américains Jacob Riis et Lewis Hine. Expulsé de Hongrie à dix-sept ans pour agitation politique de gauche, Capa étudia le journalisme à Berlin. C’est uniquement pour gagner un peu d’argent qu’il se tourna vers la photographie. Dans la chambre noire de l’agence Delphot, il put connaître des travaux qui l’influencèrent: ceux de Félix H. Man ou des photographes de la nouvelle tradition du reportage donnant plus tard naissance aux magazines comme Life ou Picture Post.
La situation mondiale et troublée des années trente, l’intérêt de Capa pour la politique, et aussi son engagement personnel contre le fascisme, tout était réuni pour l’amener au reportage politique.
Comme la politique aboutit fatalement à la guerre, il était normal que Capa couvre le conflit: son tempérament convenait; courageux, il aimait le danger et la camaraderie qu’il trouvait au front.
C’était un joueur invétéré : il jouait aussi bien sa vie que son argent.
Capa avait coutume de dire: «je ne suis pas photographe, je suis journaliste ». Cette déclaration semble manifester quelque mépris pour les prétentions artistiques de certains professionnels. II a toujours refusé de s’encombrer de plus de technique qui ne lui était nécessaire et n’a jamais maîtrisé l’usage d’un flash; de plus, il était très négligent dans la chambre noire. Ses éditeurs se demandaient parfois s’il avait adapté dans son appareil un système pour rayer les pellicules ! Peut-être Capa pensait-il, honteux, de se préoccuper de raffinements techniques, alors que l’image montre des êtres en danger de mort et qu’il y avait quelque chose d’obscène à tirer une belle épreuve d’un cliché sur la souffrance humaine. «J’aime mieux avoir une image forte dont la technique est mauvaise, que le contraire » disait-il…
L’artiste est, à mon sens, celui qui dans l’authenticité la plus profonde, accomplit son travail avec passion, intelligence, sensibilité, esprit et force de caractère, compétence et élégance. Capa ne peut échapper à cette définition; son influence s’est retrouvée chez tous ceux qui ont travaillé avec lui au sein de l’Agence Magnum dont il a été fondateur et président jusqu’à sa mort.

Jean Dieuzaide.