Contact Press Images

1 au 31 mars 1987
LE PHOTOJOURNALISME DEPUIS LE VIET-NAM

« CONTACT, PRESS, IMAGES » : trois mots significatifs, à la fois définition et raison sociale d’une agence photographique française implantée à New York. Trois mots simplement chargés d’une connotation philosophique ! Ce sont ceux choisis en 1976 par le fondateur Robert Pledge, l’animateur du grand Zoom des années 70, un homme dynamique, très apprécié des milieux du photojournalisme international. Pour qui a tant soit peu conscience du combat de la presse et de la photographie face aux nouveaux médias, on sait qu’il y a dix ans, le paysage des agences professionnelles était plutôt glacé. De plus, les quatre «grandes» portant le nom mystérieux de Black Star (américaine), Magnum, Gamma, Sygma (françaises), se partageaient le « gâteau ». S’insérer dans ce contexte, paraissait une gageure. Robert Pledge l’a surmontée en créant une organisation alliant la conception philosophique d’une agence aujourd’hui, avec le travail de ses photographes, choisis pour la comprendre et l’appliquer.

Dans le contexte planétaire actuel, le « contact » est plus que jamais une notion importante à préserver; sur le plan humain, le perdre serait gravissime : «Contact» avec le sujet, «coller» à lui afin de bien le connaître pour ne pas le trahir, «Contact» avec le lecteur pour lequel la photographie doit s’attacher à dépeindre et faire comprendre les racines des phénomènes qui bouleversent notre terre, plutôt que de fixer seulement leurs brusques irruptions de violence.

L’histoire du photojournalisme a pris son départ avec Erich Salomon vers 1930. Elle est, à elle seule, majeure partie de l’histoire de la photographie. On ne peut écrire l’autre sans l’une. Dans cette histoire, l’information par l’image photographique traverse en permanence des crises difficiles : la politique totalitaire, la télévision, les guerres, en particulier celle du Viêt-Nam ; plus dure encore sera à traverser celle créée par l’implantation des relais satellites de la télévision ! II est réconfortant de voir combien la photographie dans tous les cas s’adapte; triomphant des combats, elle en sort toujours plus digne, intègre, méritante et débarrassée de plus en plus des médiocres.
« Le combat » le plus difficile a été, on peut parler au passé, celui soulevé par la télévision. Elle lui a subtilisé, un certain temps, le rôle de premier plan, au point que dans les années cinquante sur dix « gens d’images» chargés de couvrir un événement, il y avait sept photographes et trois cameramen et qu’en 1970, il y avait huit cameramen pour deux photographes » – en 1987, la tendance est plutôt inverse -. Le fait est que l’actualité quotidienne «brûlante» est couverte par la télévision; ses moyens sont sans commune mesure. La grande actualité, par contre, continue à être couverte par des magazines chargés d’expliquer l’événement au moyen d’images.

Le téléspectateur, sensibilisé par une information qu’il ne verra plus sur son petit écran, est heureux aujourd’hui de pouvoir s’attarder à loisir sur la même image, « fixe » cette fois, reproduite dans le magazine et d’en savoir plus sur l’événement. Compte beaucoup aussi le critère de qualité de l’image. On exige de ce fait davantage du photographe, en lui demandant de prendre un certain recul par rapport aux circonstances afin de rendre compte de l’atmosphère du contexte. « La photographie joue alors un rôle d’échange fondamental, un rôle de partage et d’émotion. Cette photographie dont les traditions se sont fondées presque à ses débuts et surtout depuis 1930, sur des spécificités et des écoles de tous pays occidentaux, connaît aujourd’hui les mélanges, les apports de chacun se confrontant et enrichissant les autres ». Arrive enfin le moment où l’écriture de la photographie et sa lecture prennent le style en considération. Dans cette vision, l’équipe de Robert Pledge fait figure de «précurseur culturel».

En effet, aujourd’hui plus que jamais, l’avenir du photojournalisme est aux « features s et nous le savons depuis longtemps. De même qu’il est impossible, pour un journaliste, de raconter un événement en une phrase, de même on ne peut le «montrer» en une photographie. Dire une histoire, décrire une aventure ou une tragédie par une série d’images qui ont toutes leur importance et qui, éventuellement, peuvent se passer de textes, n’est pas chose toujours facile. On lira avec intérêt l’interview de Raymond Depardon par Robert Pledge, à la grande époque de Zoom. « Le photographe de magazine doit travailler un peu comme un cinéaste. II lui faut préparer son sujet, construire l’histoire, faire des plans de coupe, des raccords, des vues générales, présenter les personnages et mettre en page : être en toute liberté son propre directeur artistique» (R. Depardon).

Le grand respect que j’éprouve pour Henri Cartier-Bresson, subissant l’événement ou pour ces photographes américains aussi différents que Smith, Avedon ou Art Kane, attendant l’image qu’ils voient dans leur tête, est surtout dû au fait qu’ils ont su faire cette synthèse et imposer leurs conceptions.
Le succès de l’Agence Contact, entreprise insensée au départ, quoique très ciblée par Robert Pledge sur ce que je pense être le « bon sens », est réel. « L’Agence existe et en dix ans, existe fort, avec une identité qui n’appartient vraiment qu’à elle et des photographes aux personnalités différentes, aux regards indépendants, aux coups de cœur d’adolescents » (Christian Caujolle). Résultat: les plus grands magazines sont contraints de publier certains de ses reportages, reconnus comme étant brillants, alors que ces magazines disposent eux-mêmes d’une équipe de photographes 1
Le véritable précurseur de cette nouvelle école a été William Eugène Smith, que le Château d’Eau a honoré pour le dixième anniversaire. Le « bon sens »… c’est ce qu’écrivait Robert Pledge en 1970 dans Zoom, par la bouche de R. Depardon: « Si je devais moi-même monter un journal, je ne constituerais certainement pas un « staff » de photographes. Je ferais appel à des photographes « freelance s pour leur vraie valeur en faisant jouer la concurrence. Je trouve ça formidable d’être loué pour ce que l’on est capable de faire. Ce n’est pas parce que l’on travaille sur commande que l’on est moins libre de faire ce que l’on veut.
Pour réussir dans son métier, le véritable photographe-journaliste de 1980 devra avoir l’oeil de Cartier-Bresson, la technique d’Avedon et l’esthétisme d’Art Kane. Le photojournalisme de magazine a besoin d’une nouvelle génération de photographes à la William Eugène Smith ». En 1976 Robert Pledge crée « Contact », en 1987 nous pouvons constater qu’il avait vu clair: pour ma part, j’en étais persuadé. J’ai toujours pensé que c’était la seule voie du photojournalisme présent et futur.

J. Dieuzaide