Premières images de Spot

1 au 28 février 1987
RÉFLEXION AUTOUR DES IMAGES DE SPOT

Les premières images du satellite SPOT ont un an. Une fierté justifiée se lisait sur les visages des toulousains en février 1986, à l’annonce du succès de la mise sur orbite du satellite par le lanceur ARIANE, dans la nuit du 22 au 23, depuis le centre spatial de Kourou.
Dès le lendemain 23 février, SPOT 1 transmettait ses premières images: elles confirmaient l’excellente qualité, attendue par l’équipe d’ingénieurs du Centre National d’Etudes Spatiales de Toulouse, concepteurs du projet dès 1978. Les buts: photographier notre planète aux fins de faire une cartographie plus précise, l’exploration géologique, pétrolière et minière; permettre la gestion et l’aménagement du territoire, la prévision et le suivi des récoltes, la surveillance des catastrophes naturelles et autres…
Le projet paraît similaire, quoique plus sophistiqué, à celui que NADAR raconte dans ses souvenirs écrits avec une verve juvénile, vers 1853. Il fut le premier à faire des vues aériennes depuis ces fameux ballons qui faillirent lui coûter la vie. Il pensait que « l’aérostation photographique pourrait servir à plusieurs fins et notamment permettre des levées de plans donnant à des chefs d’armée, des indications sur les mouvements de l’adversaire » (1).

Pour Toulouse, devenue ville de pointe des technologies modernes, le succès de SPOT est un atout supplémentaire; plus particulièrement, il s’ajoute aux événements qui honorent notre ville en matière de photographie depuis 1850 (2). Que l’on me pardonne, si une fois de plus, je souhaite rendre à la photographie les spécificités qui lui appartiennent : on le fait rarement. Notre pays assume mal encore la paternité de la plus grande découverte de tous les temps.
Nous sommes entrés depuis un peu moins de deux décennies dans une phase de recherche unitaire découlant de l’utilisation, par les électroniciens des propriétés de reproduction objectives et précises de l’appareil photographique. La science, grâce à cet usage inattendu, progresse maintenant à une vitesse exponentielle vers une quête dont l’unité réside dans cette soif inconsidérée de découvrir les origines du « grand boum» !
Si l’on reste sceptique quant à la réussite de cette recherche (le cône d’ombre s’élargissant au fur et à mesure que s’agrandit celui de lumière), nous sommes obligés de convenir cependant qu’elle nous mène à découvrir l’universalité de la Création. A l’invention succède la réflexion… et tout n’est pas encore dit… et ne sera pas dit de sitôt…
Depuis plus de 160 ans, avec une irrésistible force, la photographie nous conduit de l’émerveillement du début à l’interrogation métaphysique d’aujourd’hui. « Cette photographie dite seulement mécanique et sans âme, et qui ne semblait capable que de nous livrer le monde « nu et cru », nous montre de quelle manière elle peut être « maîtresse de vérité » en nous apportant la meilleure preuve qu’il soit de la relativité et des limites de notre façon de voir ce monde ».
La recherche scientifique, comme elle n’avait jamais pu le faire auparavant, génère aujourd’hui, d’un infini à l’autre, des images de toute nature. Au-delà des précieux moyens d’observation et d’information qu’elles nous apportent, ces images sont aussi, et c’est le cas de celles que nous offre SPOT, des révélations sur la beauté de notre planète et de la Création.
La création scientifique, comme l’art repose au premier chef sur l’imagination des hommes. Cette complémentarité, et maintenant les échanges qui en découlent, peuvent faire comprendre au public l’évolution extraordinaire depuis des années de la recherche vers le monde de l’image. C’est heureux pour notre entendement à qui l’on offre ainsi la possibilité de lever un coin du voile qui recouvre les mystères de l’univers.

Les images de SPOT rendront plus sensibles encore au visiteur le fait que la Recherche et la science s’appuient très fortement sur une composante esthétique qui leur sert à la fois, je pense, de guide et d’aboutissement. Elles vont aider à bâtir ce pont de plus en plus indispensable entre la science et ce que l’on appelle traditionnellement la culture artistique; pont qui sera vraisemblablement le facteur essentiel susceptible de nous mener vers les rives du troisième millénaire, selon la prophétie d’André Malraux.
Le processus d’exploration s’accompagne d’un progrès correspondant dans le domaine des instruments de recherche, basés sur des modèles existants : SPOT est un appareil photographique sophistiqué et va permettre à ses successeurs de l’être encore plus.
Cet emploi que la science fait de l’image est d’autant plus passionnant qu’il permet le rapprochement d’activités semblant jadis bien différentes, telles les activités scientifiques et artistiques.
Il nous sera plus aisé de comprendre aujourd’hui, et certainement mieux demain, comment dans la lumière d’un tableau de Giotto, ou dans une œuvre de Klee, la synthèse dont nous avions l’intuition, au-delà du sujet, nous approche de l’idée d’un « réel », et nous le découvrons grâce à la vision et l’analyse d’images de mondes à la fois infiniment proches et lointains.
Les images de SPOT plongent leurs racines dans un terrain inidentifiable, mystérieusement relié à celui où l’idéation artistique prend naissance. Il est surprenant de retrouver sur ces images de notre terre vue du ciel des intentions semblables à celles d’un Klee, d’un Kandinsky, d’un Mondrian, d’un Ubac, d’un Fautrier et, plus près de nous, des toulousains Denax ou Kablat.
J’en conclurai, pour ma part, que le cheminement éternel de l’homme dans sa recherche du réel métaphysique au travers de l’œuvre créatrice de son imagination, est assimilable aux manifestations conjointes de la nature, de la science et de l’art.

Jean Dieuzaide Directeur artistique

11) Pour lui rendre hommage, la Sté SPOT IMAGE a Toulouse a baptisé son pavillon: « Nadar n.
12) Voir dernière page.