Toni Catany

1 au 31 janvier 1987
TONI CATANY OU LA COULEUR DES NATURES MORTES

Ce n’est pas le tout de connaître les images d’un auteur, il est important, je pense, de « savoir le creuset » dans lequel elles s’élaborent. Barcelone n’est pas loin de Toulouse et Toni Catany est homme aimable. Il nous a reçus au cœur de la Catalogne dans le vieux faubourg des « ramblas » près du port, où se sont retrouvés et fondus, dès avant le premier millénaire, « culture et commerce » de toutes les civilisations méditerranéennes. Dans ces vieilles rues grouillantes, bruyantes, étroites, mais efficaces pour s’abriter du soleil et du vent, peu de choses apparemment, demeurent du faste du passé.
Peut-être trouvons-nous là un des secrets de Toni ? Il a fait son studio dans un lieu privilégié, un des rares vestiges du passé de ce quartier, une salle gothico-baroque, dorée à la feuille, fermée par une immense glace ancienne qui en prolonge la perspective… et l’on comprend tout. Quelques fonds de papier couleur, quelques projecteurs, la vieille chambre en bois avec laquelle il fait ses calotypes, des chiffons précieux, des vitres brisées, savamment salies, des pellicules couleur artificielles, d’émouvantes structures faites de coquillages minuscules, devenues de superbes fleurs de nacre amoureusement protégées sous des globes: l’hommage plein de respect et d’affection à une mère qui a fait de ses mains, ce patient travail.
Il y a mémoire dans l’œuvre de Toni : sans doute celle qui lui a été donnée par cette maman présente aujourd’hui presque derrière chacune des images où l’imagination s’est nourrie de substances vitales.

Dans ses débuts, Catany s’intéressait au reportage, à la danse (avec Béjart), aux voyages (le Portugal, l’Italie, etc…), aux statues, au portrait, avec les « anciennes » de sa race et la série qui en découle : « Fiches anthropologiques », à la jeune artiste de folk, Maria del Mar Bonet, rencontrée dans les années 70.
Apparaît maintenant, depuis plus d’une décennie, ce qu’il est convenu d’appeler dans le monde de la photographie, la e génération catalane » des photographes européens. Ils sont assez nombreux; tous sont armés d’une personnalité dont il faut tenir compte et porteuse d’une tradition dont est riche cette contrée, quelle que soit la discipline artistique contemporaine dont elle est le ferment. L’Histoire de l’Art en tiendra compte, et nous l’espérons, avec plus de maîtrise que ne le fait le nouveau Musée d’Orsay tout entier consacré à l’art du XIXe siècle (sic.).
Revenons à Tony Catany, l’un des piliers de cette « génération ». On sera peut-être étonné, dans cette monographie, de la cohabitation entre les natures mortes en couleur et les calotypes. Les unes et les autres procèdent du même esprit: c’est vérité par son principe puisque l’auteur est le même, mais l’évidence est sans doute à formuler.
« Tout cela paraît fragile, écrit Christian Caujolle, risqué même. Les critiques amateurs partisans du modernisme avec cette litanie de fleurs en bouquets ou séchées, derrière des vitres troubles, des calques ou de fonds en tissu flirtant avec la nature morte de publicité, jusqu’à la modestie des tirages sur papier R.C., ne peut que dérouter les collectionneurs soucieux de conservation ».
Ce n’est pas son souci. Avec un art très sûr de la mise en scène, Toni Catany conçoit chacune de ses images comme le ferait un peintre. Tous les éléments sont essentiels et savamment élaborés. Tous servent de prétexte à ces moments de mélancolie… et réussissent à nous rendre rêveur; simplement, sans « tape à l’oeil », par le seul moyen de fleurs sobrement colorées, de vieilles gravures, d’objets abandonnés saupoudrés de couleur, de vases à fleurs travaillés par l’éclairage, évitant par miracle tous les pièges de l’esthétisme évident. Audace et sagesse autour de la demi-teinte, du camaïeu, du pastel et des jeux de lumière. Chaque image de Catany, à la fois sensuelle et chaleureuse, s’écoute comme de la musique. Il est rare que l’usage du film couleur en photographie dépasse le cadrage d’images en noir et blanc et atteigne un tel point de maîtrise et de sensibilité.
Toni ne délaisse pas pour autant le noir et blanc. Se jetant un défi à lui-même, il essaye par des moyens archaïques, avec une vieille chambre et le calotype, de traduire une vision contemporaine. Il gagne son pari en bravant les lois qu’impose le procédé et en rendant complices les difficultés: manque de définition, faible luminosité de l’objectif permettant de très longues poses avec des jeux de lumière étudiés, l’opacité du papier négatif et négatif positif, le peu de contraste de l’échelle de gris, collaborent au jeu. Travaillant sans obturateur, il découvre une autre philosophie de la prise de vue, avec des expositions multiples et des variations d’éclairages pendant la pose. Au laboratoire, il peut enfin contrôler le développement et obtenir d’autres effets.
La créativité de Toni Catany, son œil ironique et imaginatif, s’en donnent à plein et chacune des choses, cadeaux d’amis ou rencontres faites aux puces, attendent patiemment, le bon plaisir du Maître. Son autoportrait est présent dans les objets et à fortiori, dans les images qu’il nous donne à voir d’autant qu’il refuse de photographier tout ce qui ne lui renvoie pas ce qu’il ressent.
Couleur ou calotype, finalement, procèdent de la même démarche : un travail assez proche de la peinture mais qui ne lui doit rien. « S’il fallait trouver un confrère à Catany, écrit Patrick Roegiers, on penserait à Sudek, et à Visconti pour la somptuosité des mises en scène… » Peut-être mais avec des moyens mille fois plus modestes… Mais combien plus authentique.
Maria del Mar Bonet, calotype de 1978 format 120 x 170.

Jean Dieuzaide.