Sebastiao Salgado

1 au 31 décembre 1986
LE RENOUVEAU DU PHOTO-JOURNALISME A VISAGE HUMAIN: SEBASTIaO SALGADO

Le phénomène Salgado est un signe à prendre en considération; il marquera les générations à venir et l’histoire de la photographie consacrera un jour une large place aux années 80, à Sébastiâo Salgado et à son œuvre. Ce fait remarquable met en évidence en effet, la force que porte en elle, ce que nous appelons « la photographie ». C’est celle que nous préférons montrer au Château d’Eau et ses visiteurs, par leur présence assidue, confortent notre choix et nos convictions, c’est-à-dire : «la photographie retrouve sa vocation essentielle, lorsque !es images du photographe, profondément concerné par son sujet, ne sont pas réalisées dans un but seulement esthétisant ou lucratif 1».
Nous nous excusons de revenir sur ce point, mais il semble bon d’enfoncer le clou de temps en temps, et le phénomène Salgado nous le permet. Nous disons oui à l’esthétique dans la forme, à condition qu’elle n’écrase pas le fond. Nous disons aussi « attention à tous ceux qui rêvent naïvement ces toutes dernières années, au tapis rouge déroulé sous leurs pas, dans « l’Auguste temple des Beaux-Arts » : on en connaît pertinemment l’erreur aujourd’hui.
L’attitude de Salgado, par sa réflexion, nous montre que le renouveau est ailleurs. Le photojournalisme, combattu sur son terrain de chasse par la télévision, change de forme, et c’est heureux pour la photographie. Plus cultivés, nos jeunes confrères sont plus rapides et directs; ils sont aussi impatients de combattre avec l’image fixe, celles qui défilent dans la petite lucarne; leur avenir et celui de la photographie en dépendent

Le monde bouge, vit, rit ou pleure. Les jeunes photographes veulent le dire aussi: l’image, mieux que n’importe quel média, le révèle par son principe. Etre le premier sur l’événement, c’est bien mais cela ne suffit pas, ou ne suffit plus. Salgado préfère prendre du recul et la manière dont ses images sont reçues prouve le bien-fondé de sa démarche.
Très rapidement, il devient la vedette de l’Agence Magnum au sein de ce groupe de jeunes photographes considéré comme le potentiel le plus dynamique pour le reportage en images de ces dix dernières années.
Idéaliste, humaniste, tiers-mondiste et passionné, le regard bleu et direct, unanimement reconnu, il est l’un des plus dignes héritiers de la grande tradition du photojournalisme. Ses reportages ne cèdent pas au spectaculaire; ils sont le fruit d’une réflexion personnelle, d’une philosophie sans détours sur les grands problèmes humains qui entachent notre planète.
Dans un esprit didactique, il nous paraît très important de lui laisser la parole: «J’ai un immense respect pour l’œuvre de Cartier-Bresson, c’est un ami, nous discutons et i/ m’a souvent apporté son appui. Mais je crois que le principe de l’« instant décisif» qui consiste à frôler un sujet, à être /e témoin extérieur de ce qui arrive, sans être vraiment plongé dans une situation et la vivre intensément, n’était possible qu’à une époque. Aujourd’hui, on voit un certain type de photo journalisme où /e reporter débarque sur le terrain avec une idée préconçue. 11 ne vient plus pour découvrir la réalité afin de la montrer comme elle est, mais pour confirmer son idée de départ. On juge d’avance, on se rend sur place pour récolter des images, on les ramène en Europe et on regarde le monde avec des yeux d’ici tournés vers là-bas. Même si c’est avec davantage de conscience, i7 me semble que c’est l’« instant décisif » qui est à l’origine de cette façon de faire.
Personnellement, je crois que le photo journalisme n’est pas du tout ça. ll faut en revoir complètement /a conception, je ne crois plus à l’« instant décisif », ni à des images froides qui sont splendidement composées, mais à des images où /e reporter engage sans compromis sa culture et sa rage. Si l’on veut par exemple faire un reportage sur les chiites en ban, il est presque nécessaire que l’on devienne soi-même chiite, qu’on ne puisse plus /es juger, mais que l’on tente de comprendre /a raison de leur comportement. I/ faut presque souffrir avec les gens, participer à tout, et seulement commencer alors à prendre des photos. Si vous vivez comme eux, de manière très intense, les gens vous acceptent.
C’est là qu’intervient le concept du temps. 11 faut du temps pour voir et comprendre, et il en faut aussi pour se retenir, car je ne crois pas qu’une image qui peut porter préjudice doive être faite.

Mon reportage sur l’Amérique latine dénonce la pauvreté et exalte un peuple qui souffre : je n’ai pas voulu que mes images soient misérabilistes mais qu’elles célèbrent /a dignité de ces gens. Je ne crois pas que la photographie puisse aider à construire le monde ni à défendre une cause, mais je pense qu’il faut le croire dans sa tête. Une photo qui ne sert à rien n’a pas de raison d’être… Au contraire, j’ai l’impression que les réalités /es plus insoutenables doivent être approchées de la façon /a plus douce, avec /a meilleure composition, la lumière la plus belle, de manière à entraîner les gens dans l’image pour qu’ils comprennent que ces êtres qu’ils regardent et qui souffrent sont en fait des gens comme eux. Ces enfants pourraient être les leurs, cette femme pourrait être la leur, et eux-mêmes pourraient figurer dans l’image. Alors que les photos-chocs sont tellement brutales que personne ne pourrait jamais imaginer que cela puisse lui arriver. De telles images ne peuvent donc intéresser les gens puisqu’elles ne parlent pas d’eux, a/ors qu’une image douce et humaine peut réellement les sensibiliser. Avec mes images, je ne veux pas donner mauvaise conscience, mais donner à réfléchir et faire comprendre à ceux qui vivent dans les pays industrialisés et riches l’invraisemblable réalité d’une tragédie qui se joue à leur côté et touche des hommes semblables à eux (1) ».

J. Dieuzaide.

(1) Extrait d’un entretien avec Patrick Roegiers, pour le « Monde ».