Érich Salomon

1 au 31 novembre 1986
Salomon, le père du photojournalisme

Photo-journalisme: son avènement date des années 20. Il est un des hauts points de la considération en sinusoïde dont la photographie est le jouet tout au long de son histoire. Histoire calquée curieusement sur l’histoire économique et politique de notre planète, parce que nos images la fixent et de ce fait, dérangent ceux des hommes qui redoutent ce témoignage… et l’écartent : ils n’auront pas le dernier mot, l’éthique de la photographie ne le tolère pas.
Si l’histoire du portrait photographique naît en France, celle du photojournalisme prend son essor en Allemagne au lendemain de la grave crise qu’elle traverse lors de la proclamation de la première République de Weimar en novembre 1918. On voit s’installer en cette période un épanouissement des arts et des lettres : les écrivains Franz Kafka, Thomas Mann, Bertold Brecht pour le théâtre; les musiciens Alban Berg, Paul Hindemith; les chefs d’orchestre Wilhelm Furtwângler et Bruno Walter. Albert Einstein reçoit le Prix Nobel en 1921. Sigmund Freud psychanalyste. Paul Klee domine les nouvelles tendances de la peinture. Walter Gropius fonde le Bauhaus et Lazlo Moholy-Nagy, l’un des enseignants, influence la photographie intellectuelle.
Les grandes villes se dotent aussi d’illustrés importants, tandis que l’arrivée du « Leica » révolutionne les techniques de prise de vue : les dessins relatant l’actualité font place à la photographie.

Les professionnels travaillant pour la presse n’ont plus rien de commun avec leurs prédécesseurs. D’une part, issus bien souvent de familles bourgeoises déstabilisées par la crise économique, ils s’habillent et se comportent aussi bien que les personnes dont ils doivent photographier l’activité. D’autre part, ils n’utilisent plus, ou rarement, l’appareil à plaque posé sur trépied à l’intérieur d’un ministère ou d’une salle de conférence. Avec le petit format ces « gentlemen » essayent de faire des prises de vues vivantes des plénipotentiaires au lieu de les rassembler face à l’objectif et les éblouir par un énorme « éclair de magnésium »; opération tenant de l’exploit et dont l’épaisse fumée interdisait de faire une deuxième image, si besoin était. Difficulté de taille face à l’exclusivité, j’en parle en connaissance de cause.
C’est donc le début de l’« âge d’or » du photojournalisme et de sa formule moderne: l’engagement, l’expressivité et le réalisme profond. Erich Salomon est le premier, historiquement, à utiliser ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui le petit format. Ce sera d’abord l’Ermanox (4,5×6), muni d’un très gros objectif, puis le Leica permettant de travailler dans des conditions de lumière difficiles, mais vraies, des lieux interdits, sortir des sentiers battus, apporter à la rédaction des images inédites… pour ne pas dire volées. Ce n’est plus la netteté d’une photographie qui lui donne sa valeur, mais l’émotion qu’elle suscite.

De son goût pour le sensationnel, Salomon fait un précepte; il est certainement un des premiers à tenter l’expérience de photographier sans être vu, ou tout au moins sans que les gens s’en rendent compte. Il a pour cela des dons extraordinaires; de plus, il inspire confiance par le sérieux et la dignité qui se dégagent de lui et en abuse, pour duper le contrôle de sécurité ou le cordon de police qui lui barre la route. Il arrive avec une limousine plus belle que celle des ministres, ou photographie dans des lieux confidentiels, avec sa caméra dissimulée dans un chapeau troué, une serviette entr’ouverte ou reposant sur un trépied caché sous une écharpe.

« Les grands de ce monde ne pouvaient plus qu’accepter avec humour l’omniprésence de Salomon, écrit son fils Peter,… à l’ouverture d’une importante rencontre internationale, Aristide Briand amusa l’assemblée en s’exclamant: « Où est Erich Salomon ? Nous ne pouvons tout de même pas commencer sans lui. Personne ne croirait, sinon, que cette conférence est importante ! » … et « Pierre Laval avait acquis la conviction que les instantanés de Salomon étaient des documents historiques pour la postérité ». Le temps lui a donné raison.
En fait, les images de notre héros tranchent sur celles des autres. Derrière ces visages d’hommes politiques sur les épaules desquels repose l’avenir de l’humanité entre les deux guerres, que trouve-t-on ? Une page d’histoire, certes, mais combien chargée d’interrogations sur les hommes qui nous gouvernent: jugement de Salomon, face à ces hommes «joueurs routiniers » engageant tranquillement le destin du monde; ils sont aussi peu conscients du risque couru que de l’appareil qui les observe.
Les anglais ont qualifié ces images de « Candid photography ». Un style ou plus exactement une manière de photographier avec laquelle on n’est pas nécessairement d’accord mais qui inspira de nombreux photographes, aujourd’hui plus célèbres; c’est pourquoi nous considérons comme un devoir de rendre cet hommage à Erich Salomon afin de bien situer la place à laquelle il a’ droit dans l’histoire de la photographie.