Marc Garanger

1 au 30 juin 1986

LA PHOTOGRAPHIE SYNONYME DE REALITE
LE TEMOIGNAGE DE MARC GARANGER

Parmi les reporters, Marc Garanger tient une place particulière et privilégiée. C’est en effet moins pour la recherche de l’événement que ce photographe a parcouru une grande partie du monde qu’en flâneur et on peut dire en ethnologue. Sa curiosité dépasse celle d’un scientifique cherchant à établir une donnée précise: elle est plutôt celle d’un homme qui ne peut s’empêcher de se demander avec nostalgie combien de temps durera encore ce monde, et veut nous y faire réfléchir.
Ce n’est pas seulement les hommes de la rue qui captivent Marc Garanger, mais surtout ceux de la terre dont les visages ont été burinés par vents, montagnes et rivages de chez eux et en sont inséparables. Tout se tient dans ce Bonhomme à la carrure de viking et à l’allure de grand gosse, au rire qui fuse à tout bout de champ, même ce regard, parfois réprobateur et froid, dissimulant mal une certaine naïveté. Le hasard de la vie le mène sur le chemin qui devait être finalement le sien; afin d’en sortir, il s’est essayé à toutes les formes de la photographie, même celle de la publicité, pour reconnaître plus tard qu’il y a dans notre métier de photographie, l’expérience aidant, des domaines qui ne sont pas nécessairement de notre ressort : être photographe, c’est faire profession de foi.
Au sommet d’une vague de lassitude, Marc Garanger décide donc de prendre un tournant: c’est ainsi qu’il adresse un jour à toutes les personnes avec lesquelles il a l’habitude de travailler, un manifeste: «Je ne veux plus faire que ce que j’aime »… et Marc part au gré des vents vers les quatre coins de notre planète pour respirer une grande bouffée d’air du large et oublier l’aventure redoutable dont il a été le jouet dans les premiers jours de sa carrière; aventure qui restera vraisemblablement un des moments de l’histoire de la photographie.
Elle commence en 1958. Marc a vingt-deux ans, il est photographe à l’Institut Pédagogique de Lyon, déjà pris au piège de son propre regard. Un autre piège l’attendait si l’on peut s’exprimer ainsi, mais un piège par lequel, à mon sens, il devait passer pour être pleinement le Marc Garanger que nous connaissons.
Jeune chasseur d’images, étudiant sursitaire, il se trouve soudainement embarqué vers l’Algérie, dès les premiers jours de mars 1960, pour des événements ne le concernant pas: « Avant d’y aller, on en parlait bien en métropole, nous dit Marc Garanger, mais rien à voir avec le but recherché. Affecté au secrétariat du poste de commandement, j’ai laissé traîner quelques photos sur le bureau, comme on lance un appât, pour voir si le poisson va mordre, et ça marche ! le commandant passe par là et, sur le champ, je suis nommé photographe du régiment. Je vais pouvoir exercer mon métier!
Mon premier contact avec la réalité de cette guerre, c’est Saïd Bouakli. Quel choc 1 La réalité ? C’est le mensonge et l’horreur… Pour survivre à ce cauchemar, pour créer ma réprobation avec mon œil puisque les mots sont inutiles, j’ai pris mon appareil. Pendant vingt-quatre mois, je n’ai pas arrêté de hurler avec des images. Personne ne s’étonnait de me voir ainsi photographier: c’était mon travail de soldat… C’est ce qui m’a permis de traverser ce désert, à la fois le premier et vraisemblablement le plus long de mes reportages… Toute une vie presque… la rencontre avec un peuple. L’observer, le comprendre, l’aimer… et tout cela avec d’autant plus de force que l’idéologie dominante de l’époque distillait autour de moi le mépris, la haine, la violence, le contraire de ce que je souhaitais.

L’armée française décide un jour d’imposer aux autochtones une carte d’identité française pour mieux contrôler leurs déplacements dans les « villages de regroupement ». Comme il n’y a pas de photographe civil, on me demande de photographier tous les gens des villages voisins… près de 2.000 personnes, à la cadence de 200 par jour, en majorité des femmes. Leurs visages m’impressionnent beaucoup: premier témoin de leur protestation violente et muette, je reçois leur regard à bout portant.
Notre monde d’images, largement dominé par la télévision, laisse apparemment à la photographie une place insignifiante et dérisoire, parce que trop ponctuelle aux yeux des prétentieux; les images de Marc Garanger rectifient cette notion par trop absurde. Pour peu que nous posions notre regard sur celui des femmes algériennes, et nous ne pouvons faire autrement, tant sont forts ces regards, on sent là toute la force et le relief que porte en elle la photographie. L’image télévision passe, la photographie, plaquée sur le mur, tire de sa solitude et de son immobilité toute sa puissance et, dans le cas présent, une sorte de présence implacable, fixée à jamais.
Ces images ont déjà près de trente ans: dans cent ans, elles auront la même intensité. Une simple et curieuse opération de mise en fiches d’une population, portera indéfiniment témoignage de ces femmes blessées au plus profond de leur culture, obligées d’affronter l’objectif, dévoilées, presque un viol, et regardant l’occupant à la fois d’une manière intense, profonde, insoutenable, dérisoire et pleine de dignité: regards qui relèvent le défi.
Montrer ces images est restituer son véritable sens à l’histoire et dénoncer la guerre: rôle important que prend en charge la photographie. Quand cesserons-nous de nous voiler la face ! A moins de devenir aveugles, nous y serons bien contraints un jour. Depuis, Marc Garanger a repris le chemin de l’école buissonnière, celui qu’il préfère; l’entomologiste qui l’habite depuis le début de sa carrière parcourt la terre, en couleurs documentaires: des images qui parlent du lointain, des inconnus de ce monde, pour effacer consciemment ou pas, le «blanc au noir» des femmes algériennes…
Parmi ses virages, à droite ou à gauche, le Garanger reporter du monde objectif prend souvent la tenue de photographe de publicité: « Celle qui est d’autant plus « pub », qu’elle ne fait pas «pub»; pas de studio, mais un supplément d’intérêt allégorique au reportage. De l’image qui dit vrai, de l’image crédible, faite aussi avec passion ».
Passion, c’est le mot qu’il faut retenir pour cerner le cas Garanger, ce diable d’homme n’en est pas entièrement cerné pour autant: « C’est tellement dur, on encaisse tellement, il faut une telle adhésion du corps que je ne peux tenir que par plaisir. Le jour où j’arrêterai, j’arrêterai complètement… » soit ! En attendant, Marc continue à polir son regard à la couleur, engrange, et se constitue de babyloniennes archives, précieuses pour l’histoire de demain.

Jean Dieuzaide