Life, 1946/1955

1 au 31 janvier 1986
LIFE: UN JOURNAL DEVENU UNE MEMOIRE

Les années trente appartiennent à une époque charnière dans l’histoire de la photographie: elle entre dans l’âge adulte. Un appareil maniable, d’un type nouveau, inventé et conçu en Allemagne par la firme Leitz, bouleverse la pratique du métier et permet d’inventer ce que désormais on peut appeler le photoreportage. Le moment, de plus, est favorable; les techniques de reproduction s’améliorent dans la presse et permettent à l’image de détrôner définitivement le dessin d’illustration. Le Leica, connu même des moins initiés, fait une entrée sans problème : « Ce que vous pouvez voir, vous pouvez le photographier » faisait-on remarquer aux sceptiques se « trimbalant » encore avec un Gaumont 9 x 12 muni de magasins de 12 plaques verre !
C’est l’époque où Hitler commence à sévir. Parmi les nombreuses personnes contraintes à s’expatrier devant la montée du nazisme, les photographes et journalistes furent nombreux. Ils donnèrent à la France, l’Italie, l’Angleterre, surtout aux Etats-Unis une impulsion capitale au développement des publications illustrées. En France, Lucien Vogel crée « Vu », tandis que «l’Illustration» continue sa formule classique. Le journaliste Stefan Lorant, de l’lllustrierte Zeitung de Munich, fait paraître le « Picture Post » à Londres, « Epoca » voit le jour en Italie, aux Etats-Unis, Henry Luce déjà propriétaire de «Time» et de « Fortune » lance le fameux « Life » dont le premier numéro paraît le 23 novembre 1936. Les fées qui ont coutume d’entourer la presse et l’image sont là; elles s’en éloigneront progressivement pour s’intéresser 36 ans plus tard au petit écran paraissant mieux adapté à la communication.
« Life », autrement dit : LA VIE ! « La vraie vie des gens comme ils sont» pour reprendre la conviction de Ralph Graves, ancien rédacteur en chef. « Life» un titre sans ambiguïté, à la fois résumant en un mot un programme et donnant la plus exacte des définitions de la photographie.
La première décennie fut un peu celle du reportage sauvage. La télévision n’existe pas, la photographie est reine et considérée comme l’élément clé de l’information. Les objectifs interchangeables, sur les appareils, ne sont pas au point ou n’existent pas (1), aussi faut-il être là où se passe l’action, fusse au milieu du champ de bataille l’honneur de la profession chevillé aux « tripes » ; c’est la seule solution. Plusieurs payent de leur vie la soif de l’authenticité ou du « coup journalistique ».
« Life », imité dans le monde entier et jamais égalé, doit son succès à ces (ses) photographes tout heureux de collaborer à une entreprise de presse qui respecte enfin leurs enquêtes. Avant « Life », ce n’était pas le cas; le rédacteur en chef, depuis son bureau, voyait autrement le sujet traité et utilisait trop fréquemment pour sa mise en page une partie seulement de l’image prise souvent à grand renfort d’énergie ou dans des conditions périlleuses.

La philosophie des dirigeants de «Life » est tout autre. En premier lieu, accorder aux photographes un statut d’auteur à part entière et favoriser ainsi la reconnaissance de leur art (2). Faire se développer « le reportage à caractère personnel », selon l’expression de Cornell Capa. Les grands événements, comme les petits, doivent être traités avec le même souci de qualité; la vie d’un médecin de campagne (3), avec la même importance que celle d’un grand chef d’état. Permettre au lecteur de se plonger au coeur d’une guerre ou dans l’intimité des stars. Priorité avant tout aux grandes photographies (au sens propre et figuré), capables de remplacer les « dix mille mots », selon Henry Luce, qui tenait cette équation de son père missionnaire en Chine (4).
Déontologiquement les photographes de « Life » sont en accord avec ces principes. Il ne suffit plus d’apporter un document brut ou être spectateur sans responsabilité; il faut que l’image fasse réfléchir sur l’évènement ou la situation: l’auteur doit être rigoureusement semblable au témoin faisant sa déposition, preuves en mains, de ce qu’il avance.
Eugène Smith (5), encore plus strict que ses confrères, claque définitivement la porte de « Life » jugeant sa direction timorée dans les reportages qu’il propose : « Par l’étude scrupuleuse et sensible des faits, mes images, prises avec un souci d’exactitude extrême, doivent aller au-delà des vérités littérales, en dégager l’esprit et, plus encore, mettre en évidence le symbole ». Dans le même esprit, le courageux Robert Capa, spécialiste des images de guerre, nous montre les horreurs de ces affrontements dans le visage d’un enfant l… Critique, il n’hésite pas à dire : « Si tes photos ne sont pas assez bonnes, c’est que tu n’es pas assez près » (aux sens propre et figuré) ; il saute sur une mine en Indochine, tué par ses convictions
Ceci n’interdit en aucune façon à l’image de posséder une valeur esthétique, bien au contraire : c’est ce qui affermit son authenticité. « Le beau est la splendeur du vrai », selon Platon, et Cézanne confirme : « Une œuvre sans émotion artistique ment quelque part ».
L’abnégation, le courage, la sensibilité, la culture et la philosophie de ces hommes sublimant à chaque instant les valeurs du quotidien, ont fait la renommée internationale du plus important hebdomadaire d’actualité de tous les temps, et le « choc des images », le plus beau (6).
Avec cette exposition dont nous ne remercierons jamais assez Madame Doris C. O’Neil de l’avoir pensée et « United Technologies Corporation» de nous l’avoir offerte, la photographie nous prouve une fois de plus sa dimension. Quel que soit le thème, l’image juste ne vieillit jamais. Même rangée dans des tiroirs, son destin n’est pas achevé. Elle est comme toute œuvre d’art le dernier geste accompli.., qui ne l’est jamais en fait… « Elle ne peut être finie qu’une fois posé sur elle, un regard. C’est dire qu’elle vivra autant qu’il y aura d’yeux pour la regarder ».
Au Château d’Eau, je suis sûr qu’ils seront encore plus nombreux qu’à l’ordinaire, persuadé que bon nombre de visiteurs revivront ces images de leur proche passé avec une joie profonde. Au-delà de l’actualité révolue, elles demeurent, pour une grande part, telles de hautes images intemporelles dignes de figurer… dans un musée… qui ne serait pas nécessairement qu’imaginaire.

Jean DIEUZAIDE.
(1). Le film 400 ASA n’existe pas, tout au plus dépasse-t-il les 50. Hourra ! si l’image est nette, mais ce n’est pas indispensable, il faut privilégier l’actualité.
(2). Ah, si semblable chose pouvait se passer en France !
(3). Les valeurs du quotidien en sont sublimées à travers ces portraits de héros de l’Amérique profonde.
(4). On attribue généralement cette phrase à Mao.