Gaston

1 au 28 février 1986

Si je cherche du solide, autour de moi, je n’aperçois ni murs ni meubles, rien que des êtres. L’amitié ou l’amour des autres aura été mon manteau et ma maison. J’espère leur avoir donné en échange les satisfactions que je leur devais, mais je crains de les avoir déçus sur bien des points. Je ne déteste rien autant que de décevoir les gens. Je ne supporte pas d’entendre le bruit d’une porte ou d’un cœur qui se ferme.
Et si vous me demandez quel doit être le sens d’une vie, je vous dirais que, faute d’accepter de lui donner un sens unique (quel qu’il soit), on risque beaucoup d’en faire un sens interdit. Antoine Blondin.

MON AMI GASTON
Son grand-père lui avait offert deux livres: « La vie de Bohème» d’Henri Murger et le « Vieil homme et la mer» d’Ernest Hemingway en lui disant : « Lis çà et tu te débrouilleras toujours.. ».
Depuis, mon ami Gaston est un poète, un peu anarchiste, ou un anarchiste vraiment poète. La cohérence de sa vie n’a pour repères que les bourrasques de l’amitié. II vit dans le désordre et le désordre est sa vie. Au gré des rencontres, Gaston s’entoure d’objets et d’amis qu’il va mêler autour de lui pour faire un monde. C’est dans ce monde-là, dans cette aire de vents contraires, que sa photographie prend son souffle. Chaque fois il s’invente une mêlée, et en bon demi (diaphragme) d’ouverture; il extrait une photo, que personne n’aurait pu envisager… Qui n’a pas vu la joie de Gaston au travail, son extraordinaire spontanéïté du moment, le jeu de ses sourcils quand il déclenche l’obturateur, ne sait pas combien ce métier d’artisan de l’image était fait pour lui ! S’ajoute à cela une générosité presque totale, une maladie de vouloir tout donner pour faire plaisir, et vous imaginerez un peu mieux ce personnage au béret basque bien cassé, à la bandiera italienne dans le col, et aux chaussettes généralement dépareillées…
A Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, où son vieux camion tube Citroën, arrivant du Béarn, le laissa il y a 15 ans, en panne définitive, Gaston a trouvé des racines. Du bistrot de Madame Lemaître à Pierrot le plombier, de « sa femme » Isabel à sa fille Lola, de sa camionnette bleue au restaurant des artisans, toute une vie qu’il aime se déroule au rythme de la saison et des lumières de la ville…
Dans «le Faubourg », Gaston se cache au troisième étage d’un atelier de menuisier dont il a fait sa caverne. Tout ce qu’il aime y a sa place: un vieil établi, le portrait de Brassaï, de vieux disques de Django Reinhardt, une photo de Doisneau, une de Ribaud, le drapeau italien, l’affiche de « Cameraman » de Buster Keaton, les facéties de Dario Fo, des pinces télescopiques, des éclairages cyclotoniques, un lit paratomique, caché derrière les toiles qui servent de fond à ses portraits… On y trouve tout ce qui, de près ou de loin, le relie à ses amis I Tout ce qui pourrait dérouter l’imagination la plus fertile !
Au Panthéon de ses amis, vivent: J.R. Caussimon, Jean Cormier, Jean-Pierre Rives, Antoine Blondin, Pierre Barouh, Albert Ferraud, Pierre Richard et Armand Palassin de Vic-Fezensac… la liste est trop longue pour la donner intégrale !
Avec son génie de rendre aux choses le dérisoire, ou la noblesse qui leur est dû, Gaston photographie ses amis, ses choses, ensemble, séparément. Plus on est avec lui et plus on est contraint à la tendresse :
« Je suis un peu comme une pie, je vole et dès que je vois quelque chose qui brille, je pique, et hop, je me réenvole… ». Toujours avec passion, il vole. D’un match du Racing au Musée Picasso, l’appareil en bandoulière, ou plutôt les valises à la main, il court. Pour «Vogue », il fait aujourd’hui le portrait de Jorge Amado et demain celui d’Agnès Varda : « En gardant l’esprit du champion. Celui qui va, coûte que coûte, aplatir la balle entre les poteaux »… Et alors il se relève, et dit à son copain
« Regarde si c’est beau, tous ces cumulus, et tu te rends compte que ça va en Chine, tout ça… ».
Tout mon ami Gaston est là. A la fois dans sa capacité d’émerveillement et dans la passion généreuse et désordonnée avec laquelle il mène sa vie.
En 1982, ce fut la grande aventure. Gaston obtenait le Prix de Rome de la Photographie. Deux années à la Villa Médicis, où, sans quitter tout à fait son faubourg Saint-Antoine, il séjourna quelques « quinzaines sommaires »…
De cette expérience, il reste de merveilleuses images sur la passion de l’Italie, qui venait de trouver un nouveau complice. Et, comme toujours, avec tendresse, humour, et générosité.
On ne termine pas un texte sur Gaston. Plus on en dit, plus il en resterait à dire…
Nous étions un soir à Rome, terminant de dîner dans une petite trattoria du Trastevere et, après sa glace au chocolat, voyant passer une assiette de frites, Gaston en commanda une et la mangea ! Je vous raconte cette anecdote car je la trouve bien plus loquace que tout discours. Et ce d’autant plus que, si ma mémoire ne me joue pas de tours, il est bien le seul de mes amis que j’ai vu faire pareille tentative de nouvelle cuisine !…
Après la dernière frite, devant mon étonnement qui persistait, il me dit : « Tu vois, Michel, on boit l’eau de la même rivière, mais on n’habite pas sur la même rive… ». Et il me tapa un grand coup sur l’épaule…
Un peu comme dans un rêve !
Gaston dit souvent qu’il vit mieux encore la nuit, justement quand il rêve: « J’aimerais avoir le cerveau branché sur une vidéo et me repasser mes rêves le lendemain… ».
Gaston est comme ça. Et c’est comme ça qu’on l’aime.
Parmi les bruits et les embûches, à travers les bourrasques et les tuiles qui tombent, entre le noir et le blanc, mon ami Gaston continue de rêver sa vie.

Michel DIEUZAIDE