Marrie Bot

1 au 31 décembre 1985
LES IMAGES DE MARRIE BOT

De longue date, nous avions retenu pour ce mois de décembre des images très différentes, aux antipodes de celles que nous avons été contraints, mais heureux cependant, de vous présenter en novembre. Le hasard facétieux joue et gagne. La transition, malgré les apparences, n’est pas brutale; une approche différente certes, mais dont la convergence vers la réflexion paraît aussi importante: les explorations les plus récentes de l’espace extérieur rejoignent celles de l’espace intérieur que Marrie Bot nous propose d’investir. Images sociologiques selon les intellectuels, tout simplement humaines selon les autres, issues de motivations et de racines qui plongent dans la nuit des temps. Quelles que soient nos convictions, leur dimension ne peut nous échapper: elles font l’unanimité, même dans nos cerveaux trop encombrés de certitudes dont il faudra bien un jour se débarrasser.
Leur auteur, Marrie Bot, une jeune hollandaise, graphiste et maquettiste de formation. Son premier flirt avec la caméra est devenu presque une passion au point d’en faire un métier.
Dès 1975, elle commence à voyager. En photographe indépendante, elle choisit elle-même ses reportages sur des thèmes essentiellement tournés sur la vie quotidienne. Elle traite de préférence ses sujets en noir et blanc, un travail au corps à corps, nécessitant chaque fois plusieurs années de recherches.
En 1975, Marrie Bot est amenée par hasard à visiter Lourdes. Le spectacle la fascine: des centaines et des centaines de malades et d’handicapés rassemblés en une commune ferveur dans l’espoir d’une guérison. La souffrance humaine suspendue aux rites religieux l’impressionne : c’est le départ d’un travail passionnant, sérieux, objectif qui va l’amener à parcourir et découvrir les lieux de pèlerinage en Europe.
Marrie Bot le fait avec l’âme d’un vrai reporter. Point n’est besoin nécessairement, pour cela, de se jeter au travers d’un feu nourri de balles traçantes, mais plus simplement de photographier la vie de tous les jours sans tricher; de respecter l’homme, soit par l’image que l’on fait de lui, soit par celle que l’on donne à voir, sans un mot, pour mieux le dire aux autres. Je pense que Marrie Bot, peut-être à son insu, aime « en esprit et en vérité » selon le dogme et non selon les gens de ce monde.
Non, les lieux de pèlerinage ne se trouvent pas dans des régions arriérées de l’Europe mais dans des lieux propres à la méditation et au silence; des milliers de fidèles sont là pour méditer et entendre : Marrie en témoigne avec art, sensibilité et discrétion, qualités rares en ce métier. Bien sûr, ce sont pour la plupart des paysans qui fréquentent ces lieux; plus qu’à la ville, l’homme des champs est en contact avec les « merveilles de la nature » et sait ce qu’il leur doit. Ici, les participants, « pieds nus sur la terre sacrée », ne s’étudient pas l’un l’autre; ils ne cherchent pas à s’opposer, la haine n’a pas droit de cité. Ces pèlerinages sont chez eux, le terrain est à eux; merci Marrie de nous le faire comprendre avec vos photographies. Comme le dit Maurice Clavel : « Que de lignes de force pourront être frayées en nous, et vers le dehors par des yeux au ciel et des mains jointes ». C’est là, sans doute, le secret de ces guérisons surprenantes : la transcendance est au bout, et pourquoi pas le miracle ?
Qui oserait traiter ces gens d’illuminés ? Oui, des déconfits au point d’en venir à nier des images courageuses et pleines d’émotion ; des photographies portant en elles le désir de nous faire partager un choc et des interrogations, peut-être un peu aussi comme si un problème personnel était à résoudre…
Marrie Bot, votre livre, confiant, décidé, ferme, fort, hardi et audacieux parce qu’a compte d’auteur, restera sur le sujet un exemple du genre… Puissiez-vous dire encore longtemps avec nous, comme dans le psaume d’où vous en avez extrait le titre : « MISERERE ».

Jean DIEUZAIDE.