Joyce Tenneson

Autobiographie et monde en blanc de Joyce Tenneson
1 au 31 octobre 1985

AUTOBIOGRAPHIE ET MONDE EN BLANC DE JOYCE TENNESON
Quand il est écrit :
« Ce que nous percevons est, pour une large part, le fruit de notre imagination ». Est-il besoin de demander à Joyce Tenneson ce qu’elle en pense ? La réponse, en admettant que nous nous la posions, nous est donnée aussitôt par l’ensemble de son œuvre, et nous sommes à notre tour confrontés à ce postulat : imagination, à suivre … On se dévoile, ce n’est pas douteux, par la façon de regarder: « les pupilles ont en quelque sorte des empreintes digitales; dis-moi ce que tu regardes et comment tu le vois, je te dirai ce que tu es », écrit Julien Green. Le photographe, c’est exact, ne peut nier cette porte entr’ouverte sur son monde intérieur. Aimé Maeght, fondateur de la fameuse Fondation de Saint-Paul de Vence, jugeait de cette transparence pour choisir, trente ans avant leur gloire, les grands noms de l’art contemporain. «J’essayais de voir si l’œuvre était identique à son auteur» répondait-il à ceux qui l’interrogeaient sur ce mystère.
Si Joyce Tenneson est reconnue parmi des centaines d’autres photographes, elle ne le doit pas seulement à cette technique très personnelle, en demi-teintes, qui renouvelle celle du « High Key », mais parce que le mimétisme est évident entre elle et son œuvre (1).
Elle aussi est en demi-teinte, je n’ai pas dit sans personnalité, mais discrète, aussi bien dans sa manière douce de parler que dans celle de se vêtir, le plus souvent de blanc; le visage est à l’avenant avec son regard clair, d’un bleu de ciel au printemps, à la fois sérieux, volontaire, interpellant même… Poussé par le désir d’en savoir davantage, j’ai éprouvé le besoin d’explorer à la loupe le portrait sans prétention fait en Arles pour cette monographie.
Je ne m’étais jamais livré à semblable investigation pour aucun des 98 auteurs précédents. L’œil droit m’a frappé : il se veut pénétrant tout en semblant interroger le passé; une incertitude s’y lit presque, mais il s’affirme à la fois en cherchant l’apaisement confirmé par l’œil gauche, plus fataliste, tendre, avec une pointe de volupté. Le tout est enserré dans un ovale parfait d’où se dégage un calme surnaturel, presque mystique.
C’est là que Joyce se fond dans son œuvre d’un érotisme envoûtant; elle nous y attire par ses autoportraits où elle semble à la fois offerte et surprise, dessinant sa vie intérieure avec cette lumière blanche toute personnelle qui «transparaît» (même) dans les replis des étoffes et des voiles jetés sur des morceaux de corps… libérés de toute pesanteur» (2). Soit, ce que je perçois est le fruit de mon imagination; mon monde intérieur, à mon tour, revit et prend forme dans ma tête: les images de Joyce se juxtaposent à des souvenirs. Enfant, j’étais ébloui par ces volumineux nuages crème chantilly, tout blanc de plâtre, que des artistes du « Saint-Sulpice » plaçaient au ciel des chapelles, devant une fenêtre; il s’en échappe encore un trou de lumière en forme d’apparition et les jambes jointes de quelques personnages divins, en ascension, disparaissent dans ces circonvolutions.
Le don, l’imagination et la technique de Tenneson propulsent ses images vers des sommets éthérés ou des profondeurs angoissantes, poésie à la fois abstraite et symbolique qui fait demander à certains: « Est-ce une interrogation sur la vie, l’amour ou la mort ? »… peut-être… et même sans doute…
Joyce ne nous demande pas de réponse; en nous proposant ses travaux d’une rare perfection, elle nous fait simplement participer à l’intimité de sa vie. Elle se rassure de cet aveu : son visage s’est épanoui au cours des dernières années. « C’est ce double mouvement entre la gestation esthétique et l’action autobiographique qui détermine en partie le grand photographe », écrit Claude Nori. L’expérience du Château d’Eau me fait adhérer fortement à cette constatation (il en est de même pour les grands artistes). C’est un peu comme pour «le nombre d’or, on ne peut en faire une recette: on n’en part pas mais on y arrive au cours des ans », dit Gleize, et Jacques Villon de renchérir: « En art, le plus difficile ce sont les soixante-dix premières années… ».
En laissant parler son intuition, Joyce tisse « une œuvre originale dont la transparence et la limpidité la mettent au centre des réflexions actuelles et permanentes sur l’art photographique »; elle tire de la photographie ce qui est tout simplement la photographie : une voie qui devrait être empruntée avec plus de rigueur. Merci Joyce de nous y faire réfléchir.

Jean DIEUZAIDE.

(1) C’est pour que chacun de nos lecteurs puisse faire ce rapprochement que nous nous employons à mettre en dernière page de nos monographies un portrait de l’auteur.
(2) La très belle revue CAMERA INTERNATIONAL, sans doute la plus belle actuellement dans le monde des revues consacrées à la photographie, publie dans son n° 3, sous la plume de Gabriel Bauret, une étude sur l’œuvre de Joyce.
Joyce fabrique elle-même ses supports sensibles en étalant légèrement une émulsion de sel d’argent sur des papiers Arches. Elle stoppe l’action du révélateur avant sa phase complète. C’est ainsi qu’elle prépare son terrain, celui qui anticipe sur la lumière de son monde intérieur.

Affiche 99 Joyce Tenneson