Eva Rubinstein

1 au 30 juin 1985
EVA RUBINSTEIN, DES IMAGES QUI VOUS SAISISSENT DE L’INTÉRIEUR

Lors qu’Eva Rubinstein nous montra pour la première fois ses photographies dans le cadre des Rencontres Internationales de la Photographie d’ Arles, en 1975, je fus saisi de l’intérieur. Tenter de vous en expliquer les raisons, à partir du moment où je suis amené à vous présenter l’auteur et son œuvre, me paraît inutile : les images se suffisent à elles-mêmes et rien ne peut traduire, sans la trahir, la «vision psychique » dont elles sont issues.
Les premières datent à peine d’une quinzaine d’années. Avec la même profonde intensité, mais avec encore plus de simplicité, aujourd’hui, le regard d’Eva Rubinstein ne cesse de se poser sur la vie, dans son cadre de l’instant, et trouve dans ce banal au quotidien une source d’émotion devant laquelle il est difficile de rester insensible.
Dotée d’une sensibilité hors du commun et du don de l’exprimer, Eva nous fait partager la richesse de son capital intérieur. Sa maison, enfant, respirait la musique et les arts, aujourd’hui leur essence est partout présente dans son œuvre.
Il suffit de contempler, de suivre le regard, son regard, sur les hommes, leur visage et leur corps, les objets qui les entourent, l’espace où ils évoluent: elle semble en entendre toutes les notes, toutes les harmoniques; avec sa façon de voir, chaude intense et discrète à la fois, elle pénètre et nous fait pénétrer, respectant le moindre souffle : on est dedans. Une lumière sereine, à la Vermeer, baigne l’espace.
Dans les images d’Eva Rubinstein, la lumière est l’élément cardinal : elle entre à flot, s’aidant parfois du rideau de la chambre soulevé par une brise vagabonde, elle se pose avec une infinie délicatesse sur la chair de ses personnages ou le moindre volume; parfois elle force le « finestron » ou l’interstice complice pour jouer avec les ombres de l’intérieur…
De ce presque rien naissent des images équilibrées et pleines d’un infini qui résume toutes les pulsions de l’être humain, sans toutefois les enfermer dans un cadre: l’espace est une notion sacrée. Les effets de notre subconscient s’y promènent et s’effacent dans ces décors intemporels d’une grande et nostalgique beauté.
Les portraits ont cette présence de ceux qui savent les voir de l’intérieur, à mi-chemin entre la lumière et l’obscurité de chacun. « Portraits intérieurs constituant pour celui qui les fait une aide puissante à la compréhension de soi et une possible compréhension des autres ». C’est le thème essentiel et rigoureux des « ateliers » qu’Eva Rubinstein dirige un peu partout dans le monde. Les images du corps sont abordées avec la même sincérité, dévoilant dans une lumière tout en nuances une sensualité à la fois vive et contenue.
Pris dans cette magie de la pureté des lignes, prolongement de la profonde spiritualité d’Eva Rubinstein, par cette intimité passant par l’émotion, tout nous semble beau de ses images, véritables petits « bouts » d’elle-même. Elle nous les offre avec, en prime, l’amour qu’elle leur porte… sensation rare…, sensation de flirter, pour nous aussi, avec les regards et les corps, les miroirs et les lits, les voiles et les masques, les rues et les pierres, les ombres et les espaces : une âme.
Jean DIEUZAIDE.