Lucien Hervé

1 au 30 avril 1985
LUCIEN HERVE : VOIR CE QUE NOUS NE VOYONS PAS

En 1955, entrant dans le bureau de l’éditeur Benjamin Arthaud, mes photographies du Portugal sous le bras, je suis tombé en arrêt devant des agrandissements géants qui ornaient son bureau : « Ce sont des images de Lucien Hervé, me dit-t-il, elles vont illustrer La plus grande aventure du monde. Citeaux, dans la collection des Imaginaires. L’ouvrage a eu, à l’époque, grand retentissement. Je ne peux oublier encore, et je ne l’oublierai sans doute jamais, la révélation qu’ont apportée ces images des arcatures du cloître de l’Abbaye du Thoronet au jeune photographe que j’étais : le plaisir que Lucien Hervé a pris à les faire signifiant très fort qu’un besoin humain avait été satisfait. ll est comme moi, dit de lui Fernand Léger, il ramasse tout dans la rue et ailleurs. On veut sentir et saisir les détails de ces ensembles, et l’on s’aperçoit que ces détails, ces fragments, si on les isole, ont une vie totale et particulière. Les objets les plus communs, les plus usuels ont, sous certaines lumières, une poésie émouvante qu’il faut apprendre à saisir. C’est lentement qu’on participe au monde ».
Les visiteurs du Château d’Eau vont être surpris et, peut-être même, un peu décontenancés par les images de Lucien Hervé. La photographie de nos jours ne sent plus ses limites, mais elle ne doit pas oublier que des hommes de sa trempe ont contribué grandement à son devenir. C’est à eux qu’elle doit de s’être libérée de la tyrannie mécanique de l’appareil : tyrannie que la peinture lui reprochait, et qu’elle lui reproche encore de nos jours sous une autre forme. « La lutte pour une priorité entretenue, on ne sait pour quelle raison valable, entre les peintres réalistes et les photographes, a finalement penché en faveur de la photographie, ce qui lui vaut toujours d’être chargée de tous les maux dont on ne cesse de l’accabler depuis sa naissance ». Les choses évolueront bien un jour, définitivement, quand les photographes comprendront qu’ils vont perdre leur oxygène en faisant de la peinture et, inversement, quand les peintres cesseront de faire de la photographie. Les uns et les autres se comportant comme s’ils n’avaient rien compris aux finalités différentes de la peinture et de la photographie : je crains qu’on perde son latin à vouloir changer les choses en ce moment… mais un jour viendra.
Ce dont nous sommes redevables à Lucien Hervé, photographe de Gropius (fondateur du « Bauhaus»), de tous les grands architectes du XXe siècle et ami de Le Corbusier, est de nous avoir fait comprendre, par la photographie, que nous éprouvons plus que jamais le besoin du vrai, du non artificiel, du spontané, de la redécouverte des vérités premières, tout simplement de la magie des objets usuels: « Aucun préjugé n’empêche plus un objet de remplacer ou désacraliser l’objet d’art ». Le rôle utilitaire d’un objet du passé, et même du présent, ne nous interdit pas d’y voir aussi autre chose et nous l’arrachons à l’usure du temps pour le placer sur un piédestal.
Notre culture visuelle s’enrichit et devient tous les jours plus sensible à ce corps à corps invisible et tragique que le temps, dans sa pérennité et ses excès, mène contre ces vieux serviteurs abandonnés aux insolences du soleil et de la pluie, ces bois ravinés par le vent, ou ces murs lépreux livrés à l’imagination des rues, des bombeurs et de leurs graffiti.
«A force de fréquenter les arts anciens et modernes, écrit Lucien Hervé, nous avons acquis une nouvelle faculté de nous émouvoir… ou fait naître une vague idée du tout en cernant souvent un détail minime avec peu de moyens : il suffit de deux doigts recourbés en cercle en forme d’œil d’appareil photographique élémentaire (1) pour isoler des rapports harmonieux de couleurs et de formes.
Ainsi l’œil de chacun peut devenir poète. J’ai mis là mon ambition, faire redécouvrir la beauté inhérente de toutes choses, la beauté possible de l’insignifiant ».

Jean DIEUZAIDE

(1) « Commencez sans appareil. Découpez une fenêtre dans une carte de visite. Observez. Découvrez. Choisissez ce que vous désirez photographier ». C’est ce qu’Alexey Brodovitch enseignait à ses élèves.