Constantine Manos

1 au 30 avril 1985
Suite grecque, une symphonie de Constantine Manos

Un jour, en Crète, je marchais vers la mer. Derrière les falaises lointaines où la Grèce s’achève, c’était la Méditerranée. L’Afrique s’étendait à trois cents kilomètres de là. Il faisait lourd ; sous un ciel couvert, j’avançais parmi les affleurements rocheux dans un paysage nu, où le silence n’était rompu que par le tintinnabulement des clochettes de moutons.
Je relevais de temps en temps la tête pour regarder vers la mer et, tout en marchant, je repérai au loin une forme noire inhabituelle. Bientôt, cet objet immobile se révéla être un homme assis sur un rocher. Il avait la tête appuyée sur une main qui lui cachait les yeux. Son autre main tenait un bâton de berger dont la crosse était calée sous son bras.
A mesure que j’approchais, je ralentissais l’allure et me mouvais avec de plus en plus de précaution parmi les rochers. Il me semblait faire intrusion dans une intimité vaste et sereine, que ma présence allait troubler. Quand je fus tout près, je retins mon souffle pour ne pas le surprendre : je m’attendais à ce qu’il relevât la tête d’une seconde à l’autre. Je m’arrêtai enfin devant la forme penchée, sortis mon appareil photographique, mis au point, cadrai et appuyai sur le déclic. L’homme releva la tête, me regarda tranquillement et me salua.
Constantine MANOS.

SUITE GRECQUE, UNE SYMPHONIE DE CONSTANTINE MANOS
On sait peu de choses sur Constantine Manos, cet homme que l’on aimerait connaître, né en Caroline du Sud de parents grecs. Il est de ces personnages discrets, entrés en photographie non pour faire parler d’eux, mais par conviction profonde. Ces vocations se retrouvent généralement regroupées autour de cette institution qu’est l’Agence Magnum : l’esprit dominant est de «couvrir» l’événement ou plus justement ce que l’on ressent face à une situation ; une seule éthique, celle de maintenir la tradition humaniste de la photographie, sans pour autant jouer les moralistes: l’école des « concerned photographers ». La réaction de l’un d’eux, Burk Uzzle, à propos du meurtre de Martin Luther King, est significative : «J’ai senti qu’il fallait que j’y sois. Je n’ai pas réfléchi au fait que je devais communiquer quelque chose: c’est un réflexe viscéral »… et sans équivoque. Il se manifeste aussi bien devant les outrances de ce monde que devant les trop rares exemples d’images de paix dont on a parfois peine à croire l’existence.
La « Suite Grecque » de Constantine Manos procède de cette quête; l’hommage qu’il rend par cette œuvre à la terre de ses aïeux lui doit, certes, d’être mieux connu. Est-il besoin de dire que ce n’était pas le but recherché par l’auteur, mais les choses sont ce qu’elles sont lorsqu’elles procèdent d’une démarche authentique et profonde.
Avec une acuité magistrale, Constantine Manos perçoit et fixe le caractère spécifique et fortuit de la moindre de ses rencontres, créant une série d’images hors du temps qui nous met en présence de la qualité de la vie rurale en Grèce dans les années 60, comme il la découvre et la porte en lui:
Les images sont d’une telle simplicité que nous avons peine à croire, au premier abord, de ne pas être capable de faire « les mêmes »; il suffit d’aller en Grèce, ce berceau de toutes les civilisations… et le tour est joué. Nous le réussirions peut-être pour une ou deux, mais à mesure que l’on feuillette l’album, on est pris par cette vérité et cette beauté à l’état brut. Comme les plus grands, Manos, son Leica dans la tête et dans son cœur, plus que dans ses mains, fait éclater l’objectif. La profondeur et la puissance de son regard le font s’ouvrir devant les « apparences » véritables de ce monde à la fois extérieur et intérieur à lui. Au-delà du choix du moment, il donne spontanément au trait, à la tâche et à la lumière leur vie propre et leur indépendance… et à la vie, la « VIE » en majuscules.
Les images écrites dans le même ton et chargées d’émotions s’avancent sur une même ligne; leur juxtaposition n’est pas gratuite. Manos aime passionnément la musique et nous donne à écouter sa «Suite Grecque» imprégnée d’une immense tendresse pour ses habitants. Le nouveau monde ne parviendra pas à effacer l’ancien, la symphonie photographique de Constantine Manos le marquera toujours de son empreinte.

Jean DIEUZAIDE.