Mario Giacomelli

1 au 31 janvier 1985
LES GRANDES INTERROGATIONS DE MARIO GIACOMELLI

Même en Italie, « un air de mystère couronne la tête aux cheveux blancs » de ce photographe à la fois peintre et poète. Peu de gens ont rencontré ce sage, indéracinable de sa ville natale ; pour lui, la solitude est chose riche et belle. II n’en aime pas moins la compagnie des autres et surtout des amis. II se préserve des interviews : il les hait. Si bien que publications, articles et livres sur son œuvre sont rares face à la solide réputation internationale de ce provincial. De toute façon, tout ce qui peut être écrit sur son œuvre sera inférieur à la force qu’elle dégage.
Depuis que je la connais, je suis à la veille d’avoir rencontré une personne qui ne soit profondément interpelée et poursuivie par ces images admirables et terribles qui ébranlent les yeux :
par ces tirages judicieusement imprécis, presque surexposés parfois, et que le soi-disant initié pourrait confondre avec certains effets spéciaux dont l’indigence tapageuse réjouit seulement leurs auteurs ; par ces cadrages qui tranchent et taillent pour aller à l’essentiel ; par ces contrastes extrêmes de tons ou ces grandes plages noires ou blanches qui prennent dans l’image un relief tout particulier; par l’emploi de ce flash dont l’éclat surnaturel mais voulu brûle parfois les visages comme pour en faire une apparition ; par cette écriture qui gomme des éléments inutiles pour mieux en intensifier d’autres plus émotionnels; par ces paysages souvent pris d’avion et dans lesquels Mario Giacomelli exprime une sensibilité de peintre, entraînant la photographie au-delà d’elle-même. Images abstraites devant lesquelles on s’interroge et où l’on reconnaît peu à peu arbres, haies ou maisons qui redonnent l’échelle; puis les traces gravées dans la terre par la charrue de l’homme apparaissent. Mondrian n’est pas loin, on en parle à ce propos.
La réalité dont témoigne ce philosophe dépasse le réel de la photographie: il filtre, il creuse, il fouille par une réflexion nettement plus pénétrante et passionnée que celle trop souvent routinière du journaliste photographe. Avec une habilité d’une rapidité surprenante, au moment où il le veut et comme il le veut, il photographie l’invisible, traque l’impondérable, fige l’homme sur le seuil troublant des grandes interrogations spirituelles.

Dans le silence du petit laboratoire de Sénigallia, Mario Giacomelli continue sur sa lancée, il manipule et violente le matériau photographique, augmente visuellement la tension dramatique de l’image, sans céder à l’exigence du beau tirage; le fond de l’image, dans ce cas précis, n’en aurait que faire. C’est sa manière de prendre ses distances avec ses sujets de prédilection, l’homme, l’amour, la terre, qu’il traite par séries accompagnées d’un bref commentaire : « Je n’ai pas de mains qui me caressent le visage », à propos de la séquence sur les séminaristes, ou « La mort viendra et aura tes yeux », pour celle sur les vieillards de l’hospice.

Federico Fellini, cet autre magicien de la caméra n’est pas loin. Originaire de la même terre, il est poursuivi par les mêmes réflexions sur « ces vies suspendues et brisées entre l’amour, la chair, la beauté, la fête et la corruption, la solitude et l’angoisse ». Problèmes fondamentaux de l’existence et du mystère de la vie des hommes, un cri peut-être que Mario Giacomelli, ce survivant d’une poésie humaniste, veut nous faire entendre, une étymologie pour le mot photographie qui n’a jamais été aussi justifiée.

Jean Dieuzaide