Otto Steinhert

1 au 30 juin 1984
LA « SUBJEKTIVE FOTOGRAFIE» DU PROFESSEUR OTTO STEINERT

On paraît avoir oublié, dans certains milieux photographiques, le nom d’Otto Steinert. J’en suis surpris et peiné. Cependant, sans contestation possible, l’histoire est là pour le confirmer, il est l’un des cinq ou six grands « Bonshommes » qui ont eu le plus d’influence sur l’art en photographie dans le monde. Certes, Otto Steinert s’occupait beaucoup plus des autres que de lui-même et en particulier de ses élèves de Sarrebruck ou d’Essen. II organisait des expositions retentissantes, des conférences importantes; historien vigilant, il créa le Département Photographique du Folkwang Museum d’Essen…

De ce fait, l’œuvre personnelle est peu abondante mais d’un grand classicisme. Ses superbes tirages, faits de ses mains, sont rares. Je crains fort que le souci, louable bien sûr, de les protéger jalousement soit plutôt fâcheux. Otto Steinert était avant tout un remarquable pédagogue: « l’essence de l’enseignement », disait-il, « n’est ni dans les mots, ni dans le matériel, le professeur et son travail sont le seul modèle pour ses élèves ». Le professeur Otto Steinert en a eu de nombreux, devenus plus tard des maîtres de la profession: ils ont critiqué son autoritarisme excessif, soit, mais ils lui sont tous reconnaissants de la culture et du savoir-faire qu’il leur a insufflés. C’est pourquoi il me paraît indispensable de perpétuer ce remarquable exemple d’enseignement: notre devoir est de faire connaître le concept de « subjektive fotografie » qui fut à l’origine du grand mouvement photographique de l’après-guerre. Jeune professionnel aux alentours des années 50, j’ai été séduit par les idées et la rigueur du travail de ce Maître; sans être déterminants, ils ont joué un rôle important dans ma carrière.
Le style: il me paraît intéressant de rappeler que le docteur Otto Steinert est venu à la photographie en autodidacte, après avoir abandonné sa profession de médecin. Cette discipline qui requiert beaucoup de minutie, alliée à une grande passion pour l’art moderne, a présidé au style particulier du professeur Otto Steinert; il se caractérise à la fois par la clarté de la construction de l’image et par la mise en évidence de structures réelles du sujet. Mis à part les portraits d’une force sans complaisance, les photographies sont souvent l’aboutissement d’un travail en laboratoire, au moins autant qu’elles sont le résultat d’une prise de vue : solarisations, inversions, superpositions ou, plus encore, photogrammes. Steinert semble redécouvrir les techniques photographiques utilisées par les maîtres du Bauhaus et par Man Ray. II en résulte des « images isolées » faites pour être regardées l’une après l’autre. Recherche minutieuse de « l’esthétisme pur », avec ce côté froid et incisif qui fera prêter aux partisans de la «photographie pure » des intentions que l’auteur n’a pas voulues. Pour Steinert, le résultat, seul, compte. Afin de parachever cette analyse, ne pas oublier l’âme et l’esprit de l’éternelle Allemagne avec son sens du solennel et du drame: ses photographies sont de la même famille que les œuvres de Beethoven ou Wagner !
Les théories: pour les évoquer, mieux vaut le faire tel que le Docteur Steinert l’a lui-même écrit: «… Subjektive fotografie », formule qui exprime, en l’accentuant encore, le facteur personnel du photographe, par opposition à la photographie « appliquée », utilitaire ou documentaire (…). Les images habituelles, les « photos d’art » dont la « beauté » repose principalement sur les effets du monde concret, reculent pour céder la place aux expériences et solutions nouvelles (…). La notion de « Subjektive fotografie » embrasse tous les domaines de la création photographique personnelle, depuis le photogramme abstrait jusqu’au reportage qui part de l’analyse psychologique pour aboutir à l’image.
De nos jours, la photographie est devenue, parce qu’elle n’est après tout qu’une technique facilement assimilable, le moyen d’expression imagé des gens sans talent. Il en résulte, bien entendu, un abaissement du niveau artistique et une absence de style d’autant plus regrettable que cette situation crée des conditions particulièrement néfastes pour le développement d’un courant d’art photographique. Aussi nous sentons-nous encore davantage contraints d’encourager, au-delà de la seule reproduction mécanique, tous les efforts vers une représentation véritablement plus artistique des objets » (Subjecktive fotografie I – 1951).
Voici tel qu’il fut exprimé et suivi, consciemment ou non, pendant plus de dix ans, « le fait Otto Steiner ». Né d’une spontanéité, le concept de « subjectivité » est devenu besoin; de révolution il s’est transformé en évolution routinière: avalanche d’images… de nombreuses sans intérêt I Le professeur Otto Steinert se sent trahi dans son for intérieur et se rebelle: « L’idée créatrice n’inspire plus le photographe… Photographier subjectivement est devenu une recette », écrit-il en 1958, après sa troisième exposition à la Photokina. II casse lui-même le mouvement en espérant susciter une nouvelle prise de conscience. Ceci nous permet de juger de l’intégrité de sa démarche. Il serait regrettable que son œuvre et son nom tombent dans l’oubli, en particulier en Allemagne et en Europe où ils devraient demeurer, comme demeurent en Amérique l’œuvre et le nom d’Alfred Stieglitz.

Jean Dieuzaide