José Ortiz-Echagüé

1 au 31 janvier 1984
L’ESPAGNE VUE PAR JOSE ORTIZ-ECHAGUE

Après m’être engagé à plusieurs reprises, au cours de ces derniers quatre ans, à vous montrer l’œuvre de José Ortiz-Echagüe, je suis tout étonné, en ce mois de janvier, de voir ses images enfin présentées sur nos cimaises. Pourquoi cette obstination après les échecs successifs de mes nombreuses démarches ? Peut-être suffira-t-il à certains de regarder pour recevoir la réponse. Pour ma part, j’ai été séduit par cette noble figure qui, tout au long de son existence, a laissé l’empreinte de son passage partout où elle a exercé ses nombreuses activités. Travail, amour et loisirs semblent avoir été traités avec le même respect et la même ardeur. C’est ainsi que dans la photographie dite « amateur », la seule qui se manifestait avant les années 60, Don José atteint une place importante; il ne peut cependant que lui consacrer ses jours de repos. C’est insuffisant à ce travailleur acharné pour photographier avec passion l’ensemble des valeurs spirituelles de son pays, contribuant ainsi à le faire apprécier de tous à sa juste valeur. Mais, cette place importante, qui la connaît de nos jours ? Quelques photographes anciens et pour la plupart amateurs, ayant participé aux concours des sociétés photographiques F.I.A.P., de la P.S.A. (1) et autres Royal Society aux alentours des années 50. Artiste de tempérament et photographe par vocation, Ortiz-Echagué prit, dès l’âge de 12 ans, les chemins à peine défrichés de ce que l’on appelle avec raison «l’art de la lumière ». Don José l’a bien compris, ses images en sont baignées; la première en date, superbe à ce niveau, « Sermon au village de la Rioja », a été prise à 17 ans (1903).

Très jeune, il entre à l’Académie Militaire de Guadalajara et la quitte à 22 ans, emportant sous son bras le diplôme d’ingénieur militaire; puis c’est l’aérostation pendant la guerre africaine où, lors de ses diverses montées en ballon libre, il réalise de nombreuses vues aériennes, commandées ou non.
A 25 ans, le voilà pilote aviateur avec en poche le troisième brevet a être délivré en Espagne. En 1979, lorsque je le rencontre pour la dernière fois, à Madrid, il me montre avec fierté la photographie prise à la descente d’un Jet Northrop F 5 après son deuxième vol supersonique, alors qu’il avait 77 ans.
En 1915, son devoir lui fait rejoindre l’Afrique à la tête d’une escadrille. II réintègre la péninsule avec une magnifique collection de photographies qui le conduit, vers 1930, à publier son premier livre : « Gens et Costumes ».

En 1923 ses préoccupations sont autres. II abandonne un peu la photographie, pendant une dizaine d’années, pour se consacrer à la Fondation et la mise en marche d’usines de constructions aéronautiques à Cadix, Séville et plus tard à Madrid où il implante aussi l’usine d’automobiles SEAT. Délivré peu à peu de la rigidité de ses obligations professionnelles, il se remet intensément à la recherche d’images nouvelles sur son pays.

Toute l’inspiration d’Echagüe repose sur le thème populaire espagnol qu’il magnifie à la manière d’une épopée. II présente en une gigantesque fresque les personnages, les mœurs et le décor de la péninsule ibérique : c’est son but. Il le remplit avec une singularité d’expression et une telle verve que sa personnalité déborde parfois un peu son art.
Sa conviction, sa foi dans son pays, l’amour ardent du procédé graphique, choisi et maîtrisé, font d’Echagüe une figure assez exceptionnelle de la photographie. L’émotion humaine et profonde qui se dégage de l’œuvre établit entre lui et nous, son public, cette communication qu’il souhaite vivante et populaire pour nous faire découvrir et aimer les paysages, les monuments, les gens et les traditions de « su tierra », « el sabor de la tierruca » (2)…
La personnalité de notre homme vient de loin : le sang basque et andalou qui roule dans ses veines est le résumé de toute une histoire et de toute une race; sans doute en campant ces basques et ces andalous, il n’a pas pris conseil, et pour cause, de Goya, de José de Ribera, de Morales ou de Zuloaga, mais il possède avec ces grands peintres des affinités particulières. II est curieux de voir jusqu’à quel point ce graphisme et ce procédé appartiennent, par le sujet, la composition, l’effet, le sentiment, les accents, la lumière même, à cet ensemble massif et plein de prestige qui s’appelle e l’Ecole Espagnole ». II se trouve en effet que cette photographie fait bloc compact avec la conception séculaire de l’art pictural espagnol et de l’image que nous nous faisons de l’Espagne.

C’est à mon sens la preuve de l’humaine dimension de José Ortiz Echagüe et la confirmation, chez cet artiste, pour une fois je n’ai pas peur du mot, d’un atavisme émouvant que l’on trouve, même de nos jours, en Espagne plus qu’ailleurs. Soit, fixer les traits d’un peuple en fonction du pays sur lequel il est enraciné constitue un programme bien séduisant, mais connaissez-vous beaucoup de photographes dans le monde tel Echagüe, qui se soit attelé sa vie durant, avec une telle persévérance, à pareille tâche ? Tout au plus pouvons-nous citer Edward S. Curtis, dans les années 1900, avec des images encore plus belles sur la terre sacrée des Indiens d’Amérique du Nord.
Bien sûr, nous ne photographions plus de la même manière, nous n’employons plus les techniques à l’encre grasse ou au charbon, nous détestons l’académisme et notre style est différent. Est-ce important ? Ne vaut-il pas mieux considérer en toute simplicité l’œuvre d’Echagüe, sa maîtrise de la lumière et du procédé, sa manière de regarder les gens en face, sa composition, et respecter son tempérament ? C’est pourquoi, même si nous ne parlons plus aujourd’hui le même langage, car nous ne sommes plus de cette génération, nous pouvons tirer un grand coup de chapeau à Don José et saluer très bas, et avec respect et amitié, cet artiste de l’Espagne éternelle. II n’est pas loin, j’en suis sûr, le jour où certains jeunes prendront la relève…

Jean Dieuzaide.

11) F.I.A.P.: Fédération Internationale de l’Art Photographique -P.S.A.: Photographic Society of America.
(2) La saveur du terroir