Jeune photographie de Gascogne

1 au 31 novembre 1983
LA JEUNE PHOTOGRAPHIE DE GASCOGNE

Autant le dire, ces quatre photographes sont mes amis. Par les mêmes racines culturelles, une égale passion pour l’image et une folle envie de vivre, ils sont une expression fière de cette terre gasconne à laquelle ils me rattachent encore davantage, depuis quelques années.
Fidèle à la tauromachie, je fais chaque année le pèlerinage de la Pentecôte à Vic en Armagnac. Et là, à l’intérieur des arènes, dans cette ruelle étroite qui tout en rond nous protège des cornes, j’ai rencontré Jean-Bernard Laffitte; l’allure fière, la moustache arrogante, avec un air de mousquetaire qui vient de rapporter le collier de la reine. Trop de choses séduisantes pour que nous ne soyons pas longs à trouver un terrain de complicité. A la suite de cette amitié, si vite et si simplement engagée, sont venues les autres, toutes aussi sincères.
J’ai ainsi perçu à mesure le travail de chacun, un peu étonné de tout ce que je découvrais soudain. Cet étonnement allait de pair avec l’idée que je me considérais, par rapport à eux, comme pourvu de quelques raisons génétiques d’avoir une vision « photographique », alors qu’ils n’ont eu que leur seul talent pour façonner chacun leur style: il s’agit en effet de quatre regards très différents, qui ont seulement en commun de s’exprimer aux quatre coins d’une même région.
Originaire par ses parents du Midi Méditerranéen et des Landes, JACQUES BARIS est venu à la photographie tardivement. C’est d’abord la mécanique des bolides de compétition qui a mobilisé tous ses élans. Mais, un jour, la lassitude du grand cirque automobile s’est substituée à une passion naissante pour la photographie. D’une précision il est venu à une autre, car ce qui frappe dans ses portraits, c’est « la précision », à la fois dans la lumière et dans l’intensité de présence du sujet. Admirateur du travail d’Hélène et de Rachel Théret, il a très vite trouvé son propre style. Par la maîtrise des valeurs, le soin apporté à l’image, un regard personnel sur les êtres, il a fait sa place dans cette discipline où les maîtres sont plus rares qu’on ne le croit.
J’aime beaucoup PIERRE DELINIERE II se promène dans la vie avec une sorte de simplicité. Prenant le même plaisir à jouer de la grosse-caisse dans une « banda » qu’à faire un beau tirage dans son laboratoire. Sa vie se passe simplement, dans cette terre d’Armagnac sur laquelle il laisse courir son regard et s’invente une poésie. Sa photographie balance entre un témoignage toujours un peu loin de la réalité et des images rêvées, qui nous racontent de gentils fantasmes. Tout cela est dit avec un talent très personnel qui sait être limpide et amusant chaque fois qu’il le peut. Sifflotant tantôt un « paso-doble », tantôt une chanson de Charles Trenet, Pierre traverse la vie entre son métier, ses enfants et sa femme « Martin », fidèle compagne de cette joie de vivre.

Aussi fidèle est la toute vive « Coco », présente depuis le début dans tous les combats de JEAN-BERNARD LAFFITTE ; je parle de combat car Jean-Bernard est sans doute le plus battant des quatre. II a l’ambition de son métier. De pure race gasconne, il promène son œil aigu, parfois un peu acerbe, sur ce qui fait la réalité des gens qu’il rencontre au hasard de son travail quotidien. Ici la photographie trouve sa plénitude dans sa valeur de témoignage. Et cet archivage original de tous les rites d’une région, de toutes les traces qui disparaissent a déjà trouvé son style. Je le dis sans hésitation : il y a un style Laffitte. Ce regard ne se veut pas voyeur. II refuse l’anecdote gratuite. Tout dans l’image est rassemblé pour dire quelque chose de vrai, d’évident, de simple. Et ce n’est pas la manière la plus facile d’utiliser la photographie.

ALAIN ALQUIER possède une vision plus esthétique de son métier. Sans doute déchargé des contingences matérielles se serait-il « enfoui » dans la peinture pour tenter de trouver sa relation au monde. Plus solitaire dans son travail, c’est vers une recherche personnelle qu’il a, depuis le début, choisi de se diriger, utilisant le langage de l’image pour dire un peu de ses fantasmes. Mais cette vision, d’abord chargée d’un passé symbolique, s’est aujourd’hui épurée jusqu’à une simplicité graphique. Ce sont des draps blancs jouant avec la lumière et le dessin d’un arbre, ou des paysages sobres et d’une séduction subtile. Vision à laquelle j’adhère pleinement, à la fois contemporaine et très personnelle du moyen photographique dans son utilisation plastique. Je crois que l’importance de la peinture, à laquelle il consacre une part très large de son temps, n’est pas étrangère à cette évolution ; l’imbrication inévitable de l’un dans l’autre jouant d’une émulation bénéfique pour chacun de ces deux moyens d’expression.

II est remarquable de pouvoir ainsi mesurer la qualité et les différences de ces quatre regards qui, nourris d’un même environnement, n’en ont pas moins chacun leur forte personnalité. Dans sa diversité et dans ses exigences, on peut dire avec fierté et sans risques qu’il existe là, aujourd’hui, le départ d’une «école de la photographie gasconne ».
Vivant assez près les uns des autres, critiquant leurs travaux, partageant leurs avis sur leurs tentatives nouvelles, ils n’hésitent pas à pousser la rapière autour d’un verre d’Armagnac de leur complice et ami Alain Lalanne. … et, croyez-moi, ce n’est pas là leur moindre charme.

MICHEL DIEUZAIDE