Bruce Davidson

1 au 31 octobre 1983
LE PHOTOGRAPHE DES MONDES MARGINAUX

Lorsqu’on connaît un photographe seulement par son œuvre, on se demande quelle tête il peut avoir. Il me paraît important d’associer un visage aux photographies dont elles sont le reflet. J’ai dû attendre les XIV” Rencontres d’Arles 1983 pour avoir une de ces réponses: un auteur d’un autre style: je souhaitais vous faire connaître ses travaux les plus récents. L’homme est considéré par ses pairs comme l’un des grands actuels du photojournalisme. Son nom: Bruce DAVIDSON, le photographe des « laissés pour compte ».
Dans les années 60, les magazines nous le présentent- on le dit à 26 ans l’un des principaux photographes de l’avant-garde américaine -. Il aime à flâner dans les rues de New York et regarder vivre les gens. Il photographie les foules désabusées à la sortie des bureaux, les enfants des toits-terrasses, les noirs à Harlem, les portoricains à Central Park, les « paumés » de Greenwich Village, les fillettes déjà fanées, les bals populaires… les amoureux des plages… grises; il photographie les pauvres, mais aussi les riches, « unis bien malgré eux par une certaine solitude ». Bruce aime se glisser sous « cet épais brouillard qui sépare inévitablement les hommes, loin, très loin, les uns des autres à tout jamais ».
La vedette des Rencontres d’Arles était donc cette année Bruce Davidson. Je m’attendais à voir un garçon taillé en athlète, capable de prévenir les situations difficiles : le métro de New York lui en a réservé de nombreuses; c’est un homme de taille moyenne, avec une voix douce, qui a répondu à mes questions: « A dix ans, comme tous mes petits amis, j’ai eu mon premier appareil. En 1950 j’avais 16 ans, j’étais amoureux d’une jeune fille. Elle avait un faible pour Henri Cartier-Bresson, qu’elle n’avait d’ailleurs jamais rencontré et parlait beaucoup plus de lui que de moi; j’ai cru qu’il avait mon âge et j’en étais jaloux. Elle m’apporta heureusement l’album Images à la sauvette, aujourd’hui introuvable (1), et je compris que le fameux Henri, de vingt-cinq ans mon aîné, ne pouvait être un rival ; mais j’ai surtout pris conscience de la force de l’image et sa facilité à s’adapter pour exprimer la pensée ».
Cartier-Bresson reste le maître incontesté de tous les jeunes photographes, ils sont séduits par sa manière de saisir l’instant privilégié, l’instant décisif dans lequel l’avènement peut se rendre en une seule photographie : ce n’est pas donné à tous. Images à la sauvette est, à ce titre, une bible de la jeune photographie.
Le travail de Bruce Davidson force aujourd’hui notre admiration pour trois raisons qui nous paraissent un essentiel : sa persévérance courageuse sur le sujet aussi bien que dans son action, son style, sa philosophie.

La persévérance nous frappe dès son premier album, La statue de /a liberté (proposé à l’Agence Magnum en 1958) : il l’épie, la traque, l’approche, la prend à revers, la débusque par terre, par mer, à travers les docks, les terrains vagues ou les champs de fleurs…; plusieurs mois de travail, plus de mille photographies. Parti d’un sujet qui en rebuterait plus d’un, il joue avec l’infinie variété de la monotonie et arrive à la meilleure part, celle qui, à 25 ans, le distingue parmi les plus grands. De la même façon, porté par une force intérieure profonde, indifférent à la lassitude et à l’impatience, il prend à bras-le-corps des sujets aussi difficiles que les nains, le Gang de Brooklyn (1959), l’Angleterre et l’Ecosse (1960), la Sicile (1961), la 100e Rue Est (1971) qu’il parcourt pendant deux années et traite avec une très grande sensibilité; enfin, la série que nous vous présentons aujourd’hui, Les gens du métro.
Le STYLE. Si Davidson possède un sens très aigu de la composition, cela ne l’empêche pas de rester en accord avec sa conception du langage photographique. Pour lui, la forme dans l’image doit enrichir la signification du fait, plutôt qu’être froidement un rapport bien fait; de cette unité du fond et de la forme dépend son inspiration (2). Bruce possède un privilège, pour ne pas dire la grâce, de pouvoir pénétrer dans un monde secret, monde des cœurs solitaires qui passent sans se voir. Il nous les montre avec ce miroir des âmes, que concrétise une fois de plus la photographie, et nous fait prendre conscience de nos responsabilités face à notre abandon; pourquoi les hommes tournent le dos aux hommes ou à ces enfants, ignorés des adultes et jouant à leur manière, dans le métro, des jeux interdits par la loi de ces mêmes hommes ? La leçon s’adresse à tous les photographes aussi bien qu’à nous tous.
Le style de Bruce est tout simplement calqué sur l’expression de sa philosophie : avec Gens du métro sa démarche est semblable à celle de la 100′ Rue Est. « Ce que tu nommes ghetto, je l’appelle ma maison, m’a-t-on dit quand je vins pour la première fois dans le quartier Est de Harlem et, depuis, cette phrase reste gravée dans ma tête. Quand nous pensons 100e Rue, nous pensons aux taudis, à la pauvreté et nous avons peur, mais nous oublions les gens ». Gens invisibles parce que nous ne voulons pas les voir, mais possédant aussi à leur manière leur dignité, leur délicatesse et leur détermination : nous n’avons pas le droit de les gommer. Bruce Davidson, en dehors de toute politique et de toute fanfaronnade, est très déterminé sur ce point; l’appareil photographique est pour lui la meilleure façon d’établir des relations entre les habitants de l’Est de Harlem et ceux qui n’iront jamais. Ce sont ces derniers qui, par peur, ignorent le côté « survie » des Gens du métro. Eux, ils sont tous bien vivants, là-bas, sous la terre, dans la lumière et la couleur du métro… que fait-on pour les ramener à la surface, à la rencontre des autres, à la lumière et à la chaleur du soleil ?
Pour toucher de la façon la plus profonde avec nos caméras les « aveugles de tout », allons plus loin que la seule représentation de la pauvreté, plus loin que la photographie. Ce sera peut-être en même temps donner aux autres, « les laissés pour compte », l’occasion d’une nouvelle approche d’eux-mêmes : y en aurait-il seulement 5 ou 6 touchés par la grâce de l’image l Une philosophie courageuse que Bruce Davidson nous propose, à nous d’en tirer profit; c’est là-aussi un des chemins de la photographie; et, m’associant à Cornell Capa, j’ai envie de dire à mon tour: « merci Bruce! ».

Jean Dieuzaide.

(1) Nous sommes heureux de vous dire que vous pouvez le consulter au Centre de Documentation de la Galerie.
(2) L’exemple type nous le trouvons dans cette très belle image de la mère à l’enfant sur le lit blanc d’une maison d’Harlem de la 100′ Rue Est.