Charles Fabre

1er juillet au 31 août 1983
Le patrimoine photographique de Toulouse Le Professeur Charles Fabre, ce méconnu

Alors que la photographie sort enfin, et définitivement, de l’obscurité dans laquelle on la maintient depuis sa naissance, Toulouse et le Château d’Eau se devaient de rendre hommage à l’un des plus éminents chercheurs qui l’ont soutenue et fait progresser. Charles Fabre est issu d’une de ces honorables et anciennes familles qui font l’histoire de notre Toulouse. Brillant élève, il acquiert à l’Ecole de Sorrèze, alors dirigée par le célèbre Père Lacordaire, la rigueur nécessaire à un esprit scientifique. A l’issue de ses études et sa vie durant, Charles Fabre s’intéresse à l’astronomie, à l’histoire naturelle, à la géographie et pratique l’alpinisme. On le charge de cours sur la chimie agricole et industrielle, de conférences sur l’œnologie, la métallographie et bien d’autres choses. II se passionne enfin pour la photographie.
Savant consciencieux et discret, il serait aujourd’hui totalement oublié si, dans le silence de son laboratoire de la Faculté des Sciences (où jusqu’à sa mort il poursuit ses recherches), il n’eut écrit une somme considérable d’ouvrages (plus de 80 sans doute) sur la photographie. C’est essentiellement par ce travail et aussi par recoupement que j’ai découvert l’existence de Charles Fabre de Toulouse !

Parmi ses publications, on retiendra l’édition annuelle, et pendant 40 ans environ, de « l’Aide-mémoire de photographie ». Elle débute en 1876 alors que le jeune Charles vient de fonder à Toulouse (1875), à l’âge de 24 ans (chronologiquement après Paris (1851), Marseille (1863), la troisième des sociétés photographiques en France.
Cet « Aide-mémoire », dit la critique, est une petite merveille: rien de semblable n’est édité dans le monde et en particulier avec ce soin aussi bien dans la forme que dans le fond. II est l’outil privilégié des photographes de l’époque car il fait mention de tous les progrès en physique, en chimie et en matériel de l’année en cours. Autre édition remarquable: le «Traité Encyclopédique de photographie » en 8 volumes; in-8°, plus de 4.000 pages, sorti des presses Gauthier Villars entre les années 1889 et 1906. Elle sera seulement remplacée en 1971 par l’encyclopédie de « Time-Life ».

C’est par ce biais seulement que l’on peut connaître un peu Charles Fabre : autour de lui, ses neveux et nièces mis à part, c’est le désert. Le fait de ne pas avoir eu de descendance ne suffit pas à expliquer les difficultés rencontrées pour mener avec la rigueur nécessaire cette exposition projetée depuis plusieurs années. C’est pourquoi, très souvent, j’ai attribué, sans pouvoir l’affirmer, tel document comme étant œuvre de Charles Fabre. Pas un organisme universitaire aussi bien que municipal n’a rassemblé d’archives concrètes sur ce savant, dont les recherches honorent le patrimoine de notre ville et celui de la photographie. Le fait mérite que l’on en fasse état. Alors que Charles Fabre consacre l’essentiel de sa vie à faire progresser une invention qui bouleverse notre civilisation – invention qui marque le départ de la révolution audio-visuelle et collabore à la révolution électronique (1) –; alors qu’on trouve ce chercheur présent dans tous les moments importants de l’évolution de la photographie depuis ses balbutiements jusqu’à son aboutissement presque définitif, du noir et blanc à la couleur, il ne se trouve pas un chroniqueur de l’époque pour en faire mention convenablement dans une nécrologie détaillée par ailleurs sur d’autres points ! On peut mesurer là, une fois de plus, tristement, la méfiance, l’indifférence ou le dédain dans lesquels était maintenue la photographie par l’élite des hommes de ce temps.
Deux raisons à cela : issus, d’une part, de peintres trop souvent maladroits cés derniers souhaitent comparer immédiatement la photographie à la peinture; par ailleurs, des gens de formation scientifique trouvent avec elle, dans le déroulement d’opérations les plus diverses, l’occasion d’enrichir leurs connaissances en physique et en chimie, avec en plus l’agrément de faire parfois des images pour lesquelles ils sont encouragés. II n’était pas surprenant, dès lors, que les artistes en renom et leurs critiques regardent les performances photographiques d’un mauvais oeil, estimant, sans chercher plus loin, sans doute pour cacher leur inquiétude et détourner l’attention, que ce procédé étant mécanique, physique et chimique, il est tout juste capable de produire des effets mécaniques, physiques et chimiques.
Charles Fabre, sans nul doute, se souciait bien peu de ces inquiets aboyeurs et suffisants : sa biographie nous le confirme. II a mieux à faire en défendant avec la plus grande courtoisie les découvertes de ses amis chercheurs (et les siennes), soustraites parfois par Paris et l’étranger. II se méfie pour lui-même et on lui en fait l’observation, par exemple, au cours d’une assemblée générale à Paris (2) : « Trop souvent, vous oubliez de dire où vous puisez vos sources ». A quoi bon, si d’autres se les approprient, pense Charles Fabre dans sa barbe.
A Toulouse on n’est pas plus bête qu’ailleurs: Perrot de Chaumeux, dans de semblables circonstances (2), fait remarquer que « l’Aide-Mémoire » de Charles Fabre (1877) présenté contient plusieurs spécimens d’impression aux encres grasses exécutés par les artistes de Toulouse, épreuves qui prouvent que ce n’est pas seulement à Paris qu’on s’occupe avec succès des nouveaux procédés.
C’est ainsi que Charles Fabre semble avoir émis le premier l’idée d’appliquer sur les clichés en papier une couche de cire avant de procéder à sa ioduration. (3).
Il encourage aussi l’emploi du collodion sec, plus pratique que le collodion humide; présente à l’Exposition Universelle de 1889 des substances moins fragiles que le verre (gélatine), destinées à servir de support à l’émulsion au gélatino-bromure; donne son appréciation quant à la qualité de la lumière face aux émulsions sensibles; s’intéresse aux optiques, aux nouveaux équipements de prise de vue, concernant aussi bien l’astronomie que l’infiniment petit. lI encourage les inventions de ses amis Charles Cros et
Ducos du Hauron sur la couleur et l’émulation donnée –fera de Toulouse la première ville du monde ayant fait une tentative d’ex¬ploitation industrielle de la couleur par procédé « photocollographique » sur les presses de l’atelier de Quinsac. Sa vie durant, Charles Fabre cherche, recherche, amasse avec ses correspondants du monde entier (et dire que nous n’avons pas d’archives), photographie, expérimente dans des conditions difficiles, communique, enseigne et consigne dans plus de 80 communications et livres tout ce qu’il sait pour le mettre à la disposition des autres. De grands hommes de Toulouse sont honorés ici et là dans nos rues pour leur action; refuserait-on cet honneur posthume au discret Charles Fabre pour avoir mené, en. majeure partie, la sienne en compagnie de la photographie ?

Jean Dieuzaide.

(1) Sans la photographie, l’électronique n’aurait pu exister.
(2) Bulletin de la Société Française de Photographie des 7/6/1 878 et 12/1/1877.
(3) Histoire de la Photographie, de R. Lécuyer, 1945, page 60.