Jean-Pierre Vorlet

1 au 31 mai 1983

« S’il y avait des fleurs sur les murs, il n’y aurait pas de graffiti », aime à dire Jean-Pierre Vorlet. Avec l’œil aigu du photographe, il s’est fait un pays de toutes ces surfaces gravées, hersées, raturées, peintes, recouvertes sans cesse par d’autres.
C’est à Venise, en 1968, qu’est né son premier élan pour ces «traces» anonymes: des traits à la craie blanche sur le rose vénitien… Pourtant, nul ne sait à ce jour si ces graffiti avaient été dessinés là par la main tremblante d’un homme seul ou par un jeune gondolier, emporté par le même vent qui, de Berkeley à la Sorbonne, bouleversait le monde.
Brassaï, une fois encore précurseur dans la photographie de graffiti, dit n’avoir jamais surpris l’auteur d’une de ces traces qui vont de la poésie à la vulgarité en passant par l’éclat ou l’insignifiance. Anonymes, elles le resteront indéfiniment, comme le resteront tous leurs amateurs. Mais, grâce à la photographie, sans quitter le mur qui les a fait naître, elles vont au-delà, pour être partagées davantage et autrement.

Après avoir trempé sa main grande ouverte dans un liquide noir, l’homme l’appliqua sur la roche. Pour la première fois, il venait de s’extérioriser d’une façon picturale. II fut conduit à ce geste par le même élan qui décide aujourd’hui l’homme perdu à graver son désespoir sur les murs et l’amoureux comblé à dessiner ou peindre sa joie.
Nous avons tous ainsi envie de dire, sans oser y parvenir, envie de nous prouver notre existence, envie d’arracher de soi notre bonheur ou notre mal. Chacun a une raison secrète de prendre le pinceau ou la craie. Chacun a une raison de dire son rêve. Existe-t-il plus grand cahier toujours ouvert que les murs sourds de nos cités ?Y a-t-il plus grand écho à ces «traces » que le peuple de la rue ?

L’auteur reste anonyme et les spectateurs inconnus. La pudeur est sauve.
C’est pour nous faire partager toute cette mémoire collective que, depuis une quinzaine d’années, Jean-Pierre Vorlet « photo-graphite », de Prague à New-York, de Berlin à Londres, tous ces témoignages de la vie du monde.

A Berlin, d’un bout à l’autre du Mur, qui porte en lui la honte de la conscience humaine, est gravé tout le désespoir d’un peuple; des «tâches» les plus violentes aux phrases les plus crues: «dommage que le béton ne brûle pas… ». A Prague, un mur entier est consacré à John Lennon, il chantait « Imagine » avec l’amour et le « Printemps » qui, dans cette ville, ne fleurira plus de sitôt. Au pied de ce long hommage mural, les gens déposent « maintenant » des fleurs.

Ainsi, de ville en ville s’inscrivent sur les murs, surtout dans les quartiers populaires, parfois autour des plus belles places de jeux, les inquiétudes, les espoirs ou les joies d’êtres qui, bien souvent, ne peuvent parler à visage découvert. Sans doute pour eux c’est le meilleur moyen de s’exprimer. II est probable qu’ils n’y parviendraient pas avec la parole.
Pour l’adulte qui « graphite », c’est le retour au monde de l’enfance. Pour le marginal, c’est le moyen le plus fréquent de lutter avec ses doutes. Pour toute une jeunesse, c’est la seule voie pour transmettre ses messages et crier son anxiété à qui veut l’entendre. Du rêve le plus fou : « Rasez les montagnes, on verra la mer », à la poésie la plus spontanée : « Arrête-toi instant, tu es si beau », les « graphiteurs » sont de tous âges, souvent désespérés, parfois heureux de donner à lire leurs «traces» à la corrosion du temps. La nuit est leur compagne. Mais ont-ils seulement une compagne ? Ils ne rencontrent jamais leurs amis, ceux qui regardent, partagent et admirent souvent leurs dessins de la nuit.

Par plaisir, et maintenant un peu par sacerdoce, Jean-Pierre Vorlet, avec l’application d’un chercheur, amasse pour nous la montrer cette richesse du silence. De cette application de parcourir les villes à pied et de décoder tous ces messages est né, au-delà des tourments, un contact plus intime avec une réalité cachée de la création. Ephémères pour la plupart, ces «traces », que Jean-Pierre nous donne à voir, ont, à l’insu de leurs auteurs, trouvé par la photographie un musée et son conservateur. Parfois esthète, parfois critique, son regard de photographe a su extraire du mur, en l’enfermant dans son viseur, le plus fidèle écho de tous les courants de la peinture moderne. Il est en effet impossible, devant certaines de ces images, de ne pas évoquer Antoni Tapies, Helen Frankenthaler, Paul Klee ou Robert Motherwell, tellement est présent le mélange de la spontanéité et de la recherche. « Les plus beaux Picasso sont à notre portée, il suffit d’un petit moment d’attention et d’abstraction », nous dit Jean-Pierre Vorlet.

Pour cette prise de conscience de certaines angoisses des gens, Pour la nouvelle d’une joie et pour bien d’autres raisons à venir, Pour cette volonté de partage avec l’expression populaire, Pour l’écho permanent à la peinture actuelle, l’œuvre que nous vous proposons aujourd’hui est remarquable : désormais, c’est avec un autre regard que nous parcourrons les rues.
… et dans l’anonymat silencieux de la nuit, les murs de béton gris nous restent ouverts. Comme un grand carnet où chacun peut de temps à autre faire son journal quotidien, le journal d’un instant de désespoir, mais aussi d’espoir…, Jean-Pierre Vorlet a vu écrit sur un mur de sa ville : «légalisez le sourire ».