Chin San Long

1 au 30 avril 1983
La tradition millénaire de la Chine face à la photographie

Avant les années 50 et cela jusqu’aux abords des années 70, en France et plus. loin, la photographie osait à peine se montrer. On pouvait la voir dans quelques salons organisés en province où des passionnés rassemblaient, quand ils en avaient les moyens personnels, entre 500 et 800 photographies de 70 à 80 pays étrangers… et toujours je me prenais à rêver devant des images autres, irréelles, raffinées, comme savent l’être la plupart des lavis ou des peintures venus de l’Orient. Une signature discrète, toujours la même: Chin-San Long. Je l’avais déjà rencontrée au bas de superbes images voisinant avec celles de Paul Strand, Bill Brandt, Cartier-Bresson, Brassaï, rassemblées dans les magnifiques albums édités par Charles Peignot, fondateur dans les années 30 de la revue « Arts et métiers graphiques ». Ainsi s’élaborait à mon insu la Galerie Municipale du Château d’Eau, dont nous fêtons ce mois d’avril le neuvième anniversaire.
En juillet 81, une silhouette modeste, presque monastique, semblable à celle d’un apôtre incarnant la sagesse traditionnelle de l’antique Chine, évolue, alerte mais d’un pas tranquille, Leica et Hasselblad en bandoulière, devant les cimaises du Château d’Eau. Chin-San Long est venu les voir: à la fois un honneur pour Toulouse et un hommage à l’action menée en notre ville en faveur de la photographie. Le Château d’Eau aujourd’hui concrétise cette visite.

Élève à 12 ans dans une école de Shanghai, Chin-San étudie à la fois la peinture et la photographie : « La Chine du XIXe siècle aurait-elle été ici en avance sur la France du )(Xe siècle ? En tout cas, écrit Jean-Claude Lemagny, la rencontre des deux mondes s’est trouvée dès le début au centre du destin du petit Chin-San ». Dès le départ, l’artiste spirituel connaît à fond tous les secrets des deux « techniques » et il les pratique pour son seul plaisir.
Ses débuts : il est reporter du quotidien, le fait est important ; paysagiste, animalier, portraitiste, ethnologue.., avec l’expérience acquise, il connaît toute la force de l’écriture photographique. Il sait où il met ses pas, consacrant sa vie à cet univers d’images, univers qui ressemble tout à fait à celui de la peinture classique chinoise ; c’est là notre surprise, notre dépaysement mais aussi notre admiration.

Les arbres, les fleurs, les animaux, en un mot tout le monde extérieur sont ailleurs, à peu près les mêmes qu’en Chine; avec sa personnalité, Chin-San Long les regarde différemment; sa façon de voir fait d’un art inventé en Europe une adaptation toute empreinte des traditions millénaires de la civilisation chinoise. Comme la calligraphie, la peinture ou la philosophie, la photographie de Long opère par symboles. Elle transforme la réalité en signes conventionnels : un arbre sur un rocher n’est plus un arbre, mais l’expression de la haute solitude. Si la photographie européenne se borne encore trop souvent, à mon sens, à n’être qu’un procédé de reproduction mécanique, la photographie chinoise avec Chin-San Long est le modèle même d’un art régi par le principe spirituel, une victoire de l’esprit remportée sur la matière, une qualité d’oxygène, selon l’expression de Paul Jay, dont la photographie est porteuse. Dans un émouvant « livre rouge » en hommage à son œuvre, le peintre-photographe Chin-San Long ne cache pas ses méthodes, tout au contraire, des dessins les expliquent. Son propos est de dépasser les formules en les intégrant à sa propre invention, en évitant de travailler sur le « motif ». Comme le proposent les canons de la peinture chinoise (*), il cherche des éléments dans la nature et recompose dans le calme de son laboratoire le paysage idéal qui correspond à son inspiration. Pour cela, il utilise parfois 4 ou 5 photographies différentes, compose son image avec plusieurs agrandisseurs, à la manière de Jerry Uelsmann mais 25 à 30 ans plus tôt.
Précurseur ? Mais oui, personne ne l’a fait avant lui: les premières images remontent à 1934. « Il ne faudrait pas croire, dit encore Jean-Claude Lemagny, que cette confluence, tradition millénaire et photographie, résulte d’un effort naïf, pour rester fidèle à une habitude ancestrale, en dépit de l’utilisation de moyens modernes. Chin-San Long ne veut pas faire de fausses peintures traditionnelles en photographie, pas plus qu’il ne veut déguiser ses photographies en peinture traditionnelle. Et bien évidemment, n’allons pas nous imaginer que ses yeux bridés voient autre chose que les nôtres ». Rendons-nous à l’évidence, ce travail est le résultat d’une démarche lucide et d’une réflexion soutenue qui finalement sert le rêve et l’irréel, ce dont nous avons plus que jamais besoin ; c’est là l’oxygène de la photographie.
Précurseur aussi dans sa manière de photographier le nu. On a beaucoup parlé à ce propos des images d’Edward Weston faites en 1936, fidèles à la fois à la réalité et au moyen d’expression, c’est-à-dire fidèles au rendu de la quintessence des choses et à la création. En ce domaine, les nus de Chin-San Long ont peu de choses à envier à ceux de Weston et les premiers datent de 1925. Non, la démarche n’a rien d’opposé; comme celle exposée plus haut, Chin-San Long nous montre qu’en ce domaine la technique photographique peut exprimer un sentiment clair de la réalité plastique, une sensibilité à la nature, un hommage à la création. Là aussi, les vieux maîtres ont appris à Chin-San Long que le rêve quoique subordonné au réel, était bien présent dans chacun de nos regards.
Dans ses conférences, notre patriarche aime à raconter comment dans l’ancienne Chine, on avait un jour organisé un concours de peinture. Le sujet était : « un peu de rouge au bout de branchages verts ». Les mauvais candidats firent des fleurs dans le feuillage, mais le meilleur peignit « une dame aux lèvres rouges à l’ombre d’un saule ».

Jean Dieuzaide.

Affiche 77 Chin San Long