Eikoh Hosoe

1 au 31 mars 1983
EIKOH HOSOE, LE DUEL DU NOIR ET DU BLANC

Combien curieuses ces personnalités de photographes ! Certains de nos lecteurs, peu avertis de ce que peut témoigner la photographie, le penseront en regardant les images que nous leur proposons aujourd’hui. Le Château d’Eau, systématiquement, fait découvrir ces individualités, tout en soulevant délicatement le voile psychologique et mystérieux de chacune.
Après le français Louis-François Bacou, le catalan Joan Fontcuberta, voici le japonais Eikoh Hosoé : des expressions différentes dues inévitablement à une double authenticité, géographique et humaine, motivées par le caractère particulier de leur pays réciproque d’une part et, d’autre part, leur « moi ».

Je ne me hasarderai pas, cette fois, à vous expliquer Eikoh Hosoé, lui-même n’explique rien, ou très peu de ses images. Ses photographies parlent pour lui, certes, mais elles ne se laissent pas facilement déchiffrer. Images par ailleurs difficilement imaginables en Occident et même en France, où fleurit cependant un intellectualisme d’avant-garde, souvent agressif. Images qui nous fascinent, en particulier avec l’ensemble sur « Les roses sont dangereuses » ou celui sur «l’étreinte»; images, comme le dit assez justement Carole Naggar, où « ce qui appartient à l’Occident du progrès et ce qui vient du Japon y est intimement lié 1 ». C’est en effet un postulat essentiel pour pénétrer dans le monde d’Hosoé : il n’est pas le seul. Nous devons tenir compte aussi de l’authenticité du photographe, celle sans laquelle rien de fort et de profond n’existe; notre réconfort est de constater qu’elle est la même sous d’autres cieux, même exprimée avec un autre langage. « Pour moi, dit Eikoh Hosoé, la photographie est l’art de la relation entre le monde extérieur et le monde intérieur. Le monde extérieur est le sujet et le monde intérieur le photographe. Notre façon de refléter notre monde intérieur est le choix que nous effectuons dans le monde extérieur. La photographie est l’art des relations entre les choses, l’équilibre entre l’extérieur et l’intérieur (…), l’être humain voit les choses en fonction de son passé, de sa mémoire, de ses souvenirs ». L’éternelle résultante du parallélogramme des forces 1 Résultante photographique qui nous fait presque entendre et sentir dans ces images les bruits de l’origine de la vie aussi bien que les frémissements de ceux qui les regardent. Quand, dans son studio, Hosoé utilise la lumière, le maquillage, des petits objets, des portions de toiles de maître et qu’il fait, à l’intérieur de tout cela, poser son modèle, c’est l’homme réel de chez lui qu’il cherche à représenter. Je veux dire homme et femme en tant que « chair et sexe» renfermant essentiellement en eux, dans son esprit, le sens réel de la vie. II sait que la photographie est révélation et, avec ce moyen de communication, il veut que les hommes soient plus réels dans ses images que dans la réalité; il saisit en eux leurs cris, leurs voix, leurs aspects affectifs, c’est-à-dire leur haine, leur tristesse, leur soif, leur colère ou leur amour. « La nature, le corps, le ciel, c’est un drame permanent du mystère, de l’inspiration et de la résurrection de l’âme »… où s’entremêlent la lumière et les ténèbres; et… la lumière qui brille dans ce vaste espace, dans ce monde sublime, est sans doute celle qui brille à l’intérieur de notre corps », nous dit, dans la préface de « Human Body », le poète Tatsuo Fukushima.

C’est dans cet espace que les images d’Hosoé nous fascinent : elles concrétisent pour l’expression photographique ce que jusqu’à présent personne n’avait osé faire avec un contraste aussi étudié et pour le même sujet. Hosoé est maître en cette expression.
Aussi ce duel entre le noir et le blanc : la puissance qui s’en dégage l’aide à témoigner. Elle exprime par exemple toute la force qui émane de son ami romancier, Yukio Mishima. La technique n’existe pas pour elle-même, elle découle de l’idée d’origine: ces images sont issues en effet de l’art traditionnel japonais où le féminin, au théâtre et ailleurs, est toujours blanc et le masculin sombre. « De nos jours, précise Eikoh, les femmes se mettent de la poudre blanche. Cette blancheur reste le désir de la femme, le désir de l’homme aussi. La blancheur du papier photographique est ici la blancheur de la peau, la blancheur féminine, la féminité elle-même ». Ce sont les images d’« Embrace ». J’aurais souhaité vous en présenter davantage.
J’avais espéré faire, en effet, une exposition plus choc en choisissant moi-même auprès d’Eikoh les documents dans lesquels se promène avec aisance une ambiance non seulement dans les gris, les blancs et les noirs, mais aussi «dans le désir, le châtiment, dans la mort, dans le plaisir et dans la jouissance de seppuku (1) ». Hélas, le Japon n’est pas la porte à côté, et les moyens de notre galerie sont limités. L’exposition Hosoé reste à faire; d’ici 4 à 5 ans, se seront décantés et reposés ses bouillonnements intérieurs. Pour l’instant, « mes négatifs montrent tout. Ils sont crus, dit-il avec un sourire, il faut les cuire. Je pense toujours à leur préparation au moment de prendre une photographie ». Nul doute que, vers ce proche futur, elles seront encore plus vertigineuses, dans des espaces toujours nouveaux pour nous et encore plus près du suc de cette fabuleuse expérience autobiographique que semble vivre intensément Eikoh Hosoé.

Jean Dieuzaide.