Joan Fontcuberta

1 au 28 février 1983
DU SURRÉALISME AU RÉALISME SURRÉEL

Joan Fontcuberta, nous sommes sensibles au fait que vous êtes un voisin et prononcez comme chez nous, en Gascogne, à quelques voyelles près, «a deu siaou » pour dire « l’au revoir », en Catalan. On vous voit partout où s’active la photographie et vous prenez part; on voit souvent vos images et elles font l’objet de nombreuses expositions (à Toulouse pour la troisième fois). Vous êtes une figure jeune de la photographie méditerranéenne, mais votre œuvre est un peu froide. Vous êtes… mais pour mieux savoir, j’ai préféré rencontrer « l’esprit » dans son univers. Nous sommes à la veille du premier jour de l’an, Barcelone, grande ouverte aux civilisations d’en face depuis la préhistoire, scintille des mille feux de la vie et de la liberté. Joan Fontcuberta m’attend, égal à lui-même, les images importantes de sa production sont rassemblées: douze ans de photographie. Il parle peu, les échanges sont autres.
Pour pénétrer dans son œuvre, il ne faut pas oublier de se référer au « sangre » qui coule dans ses veines, il s’est élaboré au cours des siècles : invasions et guerroyages ont façonné, chez les artistes de la péninsule des Ibères, ce caractère particulier annonçant à sa façon l’école surréaliste. Libérer l’esprit est d’abord leur propos, s’opposer à ce qui le détermine aussi ; d’où cet aspect de révolte contre tout ordre établi que l’on trouve dans l’œuvre féconde et vivace des contemporains du jeune Joan : de Dali à miro en passant par Gaudi, Picasso, Casals et Cumella, de Bunel à Saura et autres Arrabal ou Tapies du pays voisin.
La réflexion des surréalistes déclarés trouve en fait son origine au début de ce siècle, dans une réaction contre la guerre, « Cloaque de sang, de sottise et de boue », écrit André Breton, fondateur du mouvement, mais elle n’a jamais porté sur la guerre elle-même. Le surréalisme n’est pas en effet une forme très politisée de l’art. Le surréaliste n’est pas un pessimiste, il est tout entier dominé par l’attente de ce que Rimbaud appelait « la vraie vie » : Si celle-ci est absente, il faut la retrouver. Si le surréalisme est riche en éléments noirs, les désirs qui l’inspirent engendrent aussi, de façon positive, l’espérance non seulement d’exister et d’aimer, mais aussi de donner un sens à ces choses.
II n’est pas de mon propos de vous entretenir de surréalisme, ce serait très prétentieux de ma part, mais d’avancer ensemble sur le parcours de Joan Fontcuberta : le parallèle avec ce qui précède semble évident.

Ses premiers travaux sont des « manipulations de négatifs » en laboratoire: partant du principe que l’appareil n’est pas à même de saisir l’objectivité mais une partie seulement de la subjectivité. Le jeune Joan n’a aucun regret de manipuler la réalité : c’est la phase de révolte propre aux surréalistes, une réaction de jeunesse à la « Straight photography » d’Ansel Adams et autres photographes réalistes. Réaction sans doute aussi à l’ordre établi dans le pays avant la disparition du Général Franco. C’est le point de vue des intellectuels.
Pour ma part, j’attacherais plus de prix à l’atavisme catalan « poussant chez lui sa corne », et aussi à une révolte inconsciente se superposant au trouble à peine effacé aujourd’hui et ressenti à l’âge de 12 ans: la mort frôle Joan au cours d’une expérience de chimie, blessant gravement sa main gauche; expérience à nulle autre pareille dans la vie d’un homme d’au-delà des Pyrénées où la « muerta » prend sa raisonnante. La vie contre la mort, c’est aussi l’espérance et la force d’agir d’un esprit surréaliste. Tout est présent dans les images que nous vous proposons.
A l’encontre de la peinture qui peut se présenter comme un défi au réel, la photographie est un médium subordonné au réel. Le négatif reste la reproduction véridique d’une réalité vraie : « un détail dans un mur est, une fois photographiquement reproduit, « ce » détail du mur et pas un autre ». Il n’est donc pas étonnant qu’un photographe de tendance surréaliste s’approche de plus en plus, comme tout photographe, l’âge et le mûrissement aidant, vers un réalisme intérieur, mais aussi vers le réalisme proprement dit. Cette évolution se ressent très bien dès que l’on compare les images manipulées des années 70 aux photographies industrielles récentes faites la nuit. Ces dernières et celles d’une série précédente, « Anima . Is », qui nous montre des animaux exposés dans des musées, sont une représentation véridique de la réalité, mais les sujets sont photographiés de façon à nous montrer leur dimension surréelle: l’inquiétant et le fantastique dans l’ordinaire, sans le truchement de la moindre manipulation. C’est l’habileté de Fontcuberta et son raffinement. II photographie le monde environnant de telle sorte que ce monde perd son aspect habituel en lui donnant, à la prise de vue, un caractère différent, permettant à l’observateur de découvrir lui-même, dans la réalité présumée, un élément insoupçonné. La photographie est révélatrice, mais « l’objectif » de Joan veut révéler plus encore et rendre visible, pour nous le faire découvrir, le profil surréel des choses dans leur réel. La démarche n’est pas inutile, elle bouscule les habitudes visuelles de l’observateur, l’amènent à déchiffrer plus profondément la photographie et la réalité.
Sur cet acquis, l’évolution de Fontcuberta ne s’arrête pas: l’engourdissement viendrait vite. Le fantastique n’est pas nécessairement dans le fantastique seulement : il est dans le vrai mystère du monde et le vrai mystère du monde n’est pas dans l’invisible, il est dans le visible selon le mot célèbre d’Oscar Wilde… et c’est sur ce chemin que nous retrouverons probablement un jour Joan Fontcuberta.

Jean Dieuzaide