William Klein

1 au 30 novembre 1982
Le maillon qui manquait dans la photographie moderne

Ses images ont soulevé et soulèvent encore, chez certains, des tempêtes d’indignation et, par contre, son nom sonne clair et résonne dans la tête des jeunes. Oui, un maillon manquait effectivement dans la photographie contemporaine, William Klein l’a comblé, le rôle du Château d’Eau est de vous faire comprendre pourquoi.
D’abord, soyons sérieux. En effet, l’homme est important: William Klein est peintre avant tout, nous y reviendrons; c’est aussi un cinéaste politique de talent, dénonçant de toutes ses forces les abus quels qu’ils soient. Il le fait aussi avec la photographie mais, délaissant le « Leica » en 1965 au profit de la caméra, il le reprend avec encore plus d’énergie en 1978 ; la photographie l’emporte sur le cinéma, c’est évident.
Le peintre. L’importance de toute la bibliographie de William Klein tient à cette rencontre, volontaire, avec Fernand Léger: venant directement de New York, il reste plusieurs mois dans l’atelier du peintre à Paris. Fernand Léger lui fait découvrir en particulier les maîtres du « quattrocento ». C’est à mon sens le départ du style si particulier des images de Bill, faites de personnages groupés, intégrés dans un environnement architectural et urbain. Je me hasarde à faire certaines analogies, je pense qu’elles existent. II suffit de comparer ses photographies, pages 4 et 5, avec les « acrobates en gris » Ç1944) ou, pages 3 et 11, avec « la partie de campagne » (1954), de Fernand Léger.
II sera certainement fait un jour une étude sur Klein et ses rapports avec la peinture, et aussi en tant que devancier d’une certaine forme de réalisme pictural. On a un peu oublié son œuvre des années 50, cette manière photographique d’enregistrer des mouvements libérés, selon le principe ayant présidé à la réalisation des mobiles de Calder. En Italie et en France, certains panneaux de Klein, très appréciés pour le simple jeu de la courbe et du graphisme obtenus par du réel, bien sûr, ont été utilisés par des architectes pour de grands ensembles décoratifs. Handy Warhol a été devancé par Klein avec cette manière « lettriste » d’envisager la peinture dans l’espace à coups de grandes lettres illisibles. Enfin, il n’est pas douteux que le « ready-made » des affiches lacérées de Klein annonce « l’aventure pop » (Alain Jouffroy). On peut donc considérer ses débuts de peintre comme une nouvelle manière de voir, et de nous faire voir la réalité quotidienne, que seul l’œil du photographe et l’objectif dont il se sert peuvent nous transmettre. Avec Cartier-Bresson, la vision du photographe perpétue un peu Renoir, mais Bill change tout avec sa gestualité soucieuse de ne jamais se couper du réel et de ne rien oublier.

Le photographe. «Je suis assailli, nous dit-il, par une meute de détails qui tous demandent justice, avec la furie d’une foule amoureuse d’égalité absolue »; et le voilà en prise directe avec les sujets qui, aujourd’hui, effraient tellement la peinture : le théâtre permanent de la rue, les événements, les révolutions. Il n’y a plus de Constantin Guy, de Daumier, de Goya qui multiplient les croquis. Les images que William Klein grave sur la pellicule ne sont pas essentiellement différentes, leur référence picturale est sous-jacente, leur plasticité évidente, leur composition souvent parfaite. Ne me dites pas que cela tient essentiellement au hasard du mitraillage de Bill. Si certains le prétendent, qu’ils essayent… et comparez !
Mais, la lisibilité de ses images, me direz-vous ? Je vous demanderai alors, qu’avez-vous à lui reprocher ?… L’image de Klein est essentiellement un langage autonome, complexe parfois, je le reconnais: c’est celui d’un intellectuel animé de la volonté de nous faire brutalement toucher du doigt. Ses flous de « netteté », ses flous de « bougé » ne font à aucun moment perdre la lisibilité, au contraire, ils sont la transcription normale du « fait mental » à l’état brut!

Klein est une force de la nature et à la fois un tendre. II veut prendre toute la société à bras le corps pour unir les hommes divisés. C’est un pourfendeur de travail, d’une agilité puissante et ambitieuse plus efficace qu’un bulldozer, pour casser les regards que se jettent les hommes entre eux. Ces hommes coupés les uns des autres par les craintes de chaque instant, dont nous abreuvent les colonnes de nos quotidiens, ces gens se croisant les uns sur les autres ou se côtoyant sans se voir, bouleversent Bill et l’obligent à aller encore plus loin dans l’image sociale du reportage.
II dénonce cette société avec un autre style, le coup de poing, plus réaliste sans doute que le langage d’amour dont je souhaite voir la photographie se parer dans l’esprit de chacun.
Chez William Klein, son style est aussi langage d’amour. Il ne faut pas s’y tromper, Bill est un tendre; il déteste tous les gangsters légaux de toutes les sociétés, aussi bien les vrais que ceux dissimulés sous les habits des parvenus. Il aime les jeunes voyous autant que les très jeunes filles au regard provocateur, ironique et distant; il aime les enfants, il y en a plein ses images. Il aime les gens simples. Bien.

Que voyez-vous de plus à lui reprocher ?
Ses tirages, ses noirs, « ses trous d’angoisse qu’il sait distinguer dans les ombres » comme dit Alain Jouffroy ? Ces blancs et ces noirs, mon angoisse aussi et celle de mon imprimeur Maraval pour l’encrage à respecter: devant le souci légitime de Bill de ne pas tolérer la trahison de son écriture, on doit s’incliner.
Mais William Klein sait pardonner à bon escient. S’il occupe les premiers rangs, il n’y a pas de mystère. C’est un précurseur, il a innové. II a fait plier le cinéma et la photographie à ses propres exigences d’un homme conscient de ses responsabilités de photographe.
C’est tout, mais c’est essentiel

Jean Dieuzaide.