La jeune photographie toulousaine

1 au 31 juillet 1982

Exposer la photographie des « moins de trente ans » de Toulouse et sa région m’est un vieux projet ; il me poursuit depuis la création de la Galerie, il y a déjà plus de huit ans. Le réaliser n’était alors pas possible pour deux raisons essentielles :

– La première: nécessité de parfaire l’éducation du public toulousain et l’amener progressivement à comprendre l’importance de ce moyen d’expression qu’est la photographie. Le « pourquoi » du rôle primordial qu’elle joue dans notre vie quotidienne. Arles a ouvert la voie en 1969, mais Toulouse, en 1974, je m’excuse de le redire, a été la première ville de France à créer une galerie permanente entièrement dédiée à la photographie. Ce n’est que depuis quatre ans que nos gouvernements s’intéressent sérieusement à la photographie !
La municipalité de notre ville, il faut bien le reconnaître, a innové une fois de plus avec le Château d’Eau, comme elle a innové pour le théâtre avec le Grenier, la musique avec la Halle aux Grains, avec sa Cinémathèque la plus importante de France après celle de Paris.
Montrer l’œuvre des jeunes photographes dans les débuts de la Galerie eut été une erreur: le public, peu formé, n’aurait pas su apprécier pleinement. La fréquentation du Château d’Eau est en constante progression, c’est dire combien le public toulousain se sent de plus en plus concerné. De plus, à cette époque, certains des photographes exposés ce mois de juillet n’avaient pas encore fait leurs premières armes. Le Château d’Eau suscite des vocations, ce n’est pas douteux; les plus anciens ont découvert la photographie et la pratiquent depuis sept ans à peine et les plus jeunes depuis deux ans…

– La seconde raison : les moyens matériels. La création toute récente de l’Association pour « La Photographie au Château d’Eau » (P.A.C.E.) permet de débloquer, avec l’aide du gouvernement, des pouvoirs que nous n’aurions pas eus sans elle ; ils se traduisent cette année par un achat d’oeuvres, aux jeunes photographes, relativement important. Achat dont la vocation est d’encourager.
Enfin, l’effort de la municipalité permet à la Galerie, depuis un an, d’éditer une monographie de 24 pages (elle en avait 12). Celle pour « la jeune photographie Toulousaine » a la même présentation que les 70 précédentes; nous les diffusons maintenant dans les milieux photographiques importants du monde entier, leur réputation va grandissant; elles deviennent plus que jamais une carte de visite de qualité dont les jeunes talents vont pouvoir bénéficier au même titre que les moins jeunes, et ces derniers y sont très sensibles. En 1981, en Arles, Nathan Lyons, l’ancien directeur de Rochester, le plus grand musée de la photographie au monde, qualifie notre édition de « collection unique dans l’histoire contemporaine de la photographie ».
C’est vérifié: « dans la vie, celui qui n’avance pas, recule ». Le Château d’Eau ne doit pas se satisfaire de ces résultats; d’autres projets se réaliseront et nous souhaitons faire davantage pour la photographie et pour les jeunes… à condition qu’ils nous encouragent à leur tour, non seulement en paroles, mais aussi en actes.
Ce n’est pas tout à fait le cas pour cette première expérience. Le résultat n’est pas aussi positif que nous l’espérions: 50 dossiers à examiner est réconfortant certes, pour les organisateurs, mais le jury composé de journaliste, critique d’art, professeurs aux Beaux-Arts, directeurs de galerie et photographe à eu grand peine à réunir les 1 1 dossiers souhaités. Ce phénomène est constaté ailleurs qu’à Toulouse :

– à Paris, pour le Prix de Rome, un seul dossier a été jugé valable sur l’ensemble des quarante présentés. Le Prix Niepce n’a pu être décerné pour la première fois depuis 27 ans, faute de trouver un dossier digne de ce prix. Royan n’a pas attribué son « Grand Prix » sur la recherche en photographie pour les mêmes raisons.
Devons-nous en tirer une conclusion ? je le crains: trop de jeunes photographes se disent passionnés de photographie sans comprendre ce que veut dire « être passionné ». II ne suffit pas pour cela d’avoir un 24 x 36 sophistiqué pendu autour du cou par une bretelle brodée, de photographier de toute « sa » hauteur », prétendre savoir et ne pas être attentif.
Robert Doisneau, « le Grand », exposé en 1974 et 1980 au Château d’Eau, s’en inquiétait à son tour sur les antennes: «Avec nos vieux Rolleiflex on ne cessait de faire très poliment des courbettes devant le sujet; en photographiant avec le 24 x 26, on ne prend pas cette peine : ligne de mire, ligne de tir… et pan, à une autre… ».
« Le bonheur d’avoir pour métier sa passion » (Stendhal), c’est en photographie, comme le conseillait un jour à Point Lobos, Edward Weston, aux élèves de Minor White: « Photographier un caillou qui ressemble à un caillou, mais qui soit plus qu’un caillou ». II importe plus en effet, selon Henri Matisse, de «s’imbiber des choses que de vouloir les saisir sur le vif »… ou à la mitrailleuse avec un moteur d’appareil 24 x 36.

« Ce qui compte, ce n’est pas ce que nous disons, c’est la façon dont nous le disons. Qui veut faire de grandes choses doit penser profondément au détail » (Paul Valéry). Oui, j’ajoute penser au détail avec l’aide de la lumière, cette bonne et vieille lumière stupéfiante qui de tout temps appelle le monde à exister… et qui pour nous, en photographie, restitue la troisième dimension et authentifie toute chose.
S’appliquer à faire du « beau » est le plus sûr moyen de ne jamais y parvenir… Le beau n’est donné que par surcroît… Sachez qu’une mauvaise peinture, dit Bazaine, dans son traité de « l’exercice de la peinture », est une peinture qui ment.

C’est ce que nous disent aussi, à leur manière, les photographes qui ont réussi à se faire un nom, malgré les profondes humiliations que par le passé et même parfois encore, on soumet la photographie. Pourquoi les jeunes photographes ignorent-ils ces anciens ? C’est un regret que j’exprime souvent.
Hélas, beaucoup d’entre vous, jeunes confrères, ignorez ces contemporains déjà trop anciens pour vous et c’est à vos yeux leur défaut. Lisez leurs biographies (1), regardez leurs albums, comparez vos images, à la qualité de leurs tirages… toutes proportions gardées de moyens, entre hier et aujourd’hui… et vous reconnaîtrez, sans doute, humblement, que ces anciens connaissent et respectent mieux que nous tous celle que vous dites aimer passionnément : la photographie.

Jean Dieuzaide

(1) Le Centre de Documentation de la Galerie Municipale du Château d’Eau, qui possède aujourd’hui huit cents volumes, sera enfin ouvert (sur rendez-vous dans un premier temps) à partir du 1″ octobre 1982.