Hubert Grooteclaes

1 au 31 décembre 1981
La nostalgie a ses couleurs

Pour moi, la recherche est un état d’esprit permanent. Si j’ai choisi la marge, c’est pour mon confort. J’aime assez être incataloguable, le catalogue étant déjà un moyen de contrôle. J’essaie humblement de sublimer « l’ordinaire ». Cela m’aide souvent à supporter l’insupportable et parfois je rêve à un nouvel âge d’or de la photographie. Je fais alors tout mon possible pour que mon travail puisse s’y inscrire. H.G.

En mai 1977, le Château d’Eau vous présentait déjà un photographe belge, Pierre Cordier, qui venait à nous avec une démarche bien personnelle. Elle était esthétique avant d’être photographique: les « chimigrammes ». Vous vous souvenez de ses images fondues dans leur déformation graphique, aux couleurs à la fois si étranges et si vraies. A croire, sans doute, que les photographes du « Plat Pays » mettent, à l’évidence, leur personnalité entière dans une expression originale, puisque Hubert Grooteclaes a, lui aussi, une place à part dans le monde de la photographie.

«J’aime assez être incataloguable, le catalogue est déjà un moyen de contrôle ».Portraitiste au début de sa carrière, il prend vite conscience de la monotonie de ce genre de travail et décide alors de trouver sa propre expression photographique. C’est le peintre qu’il aurait voulu être, si la guerre ne l’en avait empêché, qui va le conduire vers un choix très original. Le besoin viscéral d’être son propre chef de file va trouver toute sa latitude dans la photo – graphique – peinte. Il fait alors des images tramées, projetées, symétriques, déformées parfois, puis peintes ensuite d’une palette aux teintes très nues. Du rouge le plus vif au jaune le plus cru, du vert le moins nature au bleu des murs d’azur, l’écho de ce travail nouveau va rebondir avec succès du Japon jusqu’aux Etats-Unis.
Pourtant, la violence du message se heurte avec l’image que ses amis ont de cet homme à la fois calme et doux, mais qui garde sans doute quelques racines d’agressivité en jachère.
En 1973, devenu professeur et ayant tout donné à ses élèves, « vide de tout pouvoir créatif », il cherche un nouveau style tout aussi personnel. C’est le grand virage. Le vent du Nord a balayé la forme mais conservé le fond.

Hubert Grooteclaes reste à part, et ce choix est irrémédiable.
«Si j’ai choisi la marge, c’est pour mon confort ». La marge, cette fois-ci, nous donne à voir un monde bien différent du précédent, à moins que ce soit le même, mais vu de l’autre côté. Venues d’un trait précis et de couleurs violentes, les images ont maintenant des contours flous et des teintes pâles.

«II y a pour moi autant de rigueur dans le trait que dans le flou ».Et cette volonté d’absence de référence nous prend complètement, car si la photographie continue d’être peinte c’est, maintenant, avec un autre respect. Celui du temps peut-être, qui fait que toute originalité se range avec les ans du côté d’une sagesse à trouver.
Son ami Léo Ferré nous donne, en poète, la phrase juste : « Dans les lignes de Grooteclaes, il brume un peu de cette folie attachante, parce qu’elle demeure encore inexpliquée et adorable ».
De Tokyo à New York, de sa fille Marianne à quelques feuilles de lierre, de la Martinique à sa Belgique, c’est tout un monde qui se livre avec le tremblement de ses hésitations et de ses affirmations tendres. Hubert Grooteclaes voit la vie en flou et « ça l’arrange ». Ses personnages et ses objets se cachent un peu, derrière ce « flou coloré », par pudeur sans doute, mais par refus aussi de tout ce qui est imposé par la norme. C’est à la fois la peur de déranger, par ce nouvel ordre chromatique, et la volonté pourtant de montrer autrement.
«Ma réussite la plus grande serait de donner des complexes à ceux qui n’en ont pas et d’en enlever à ceux qui en ont ». Ambition simple et immense comme cet homme, à la fois engagé et humble, dans le monde des images vraies. Si le premier œil reste celui du photographe, le second est fait de mille facettes pastels qui guetteront toujours le bonheur.
« Je suis à la recherche de la photographie qui me ferait pleurer de joie ». Et pourtant, la nostalgie sublime de cette quête infinie a ici trouvé ses couleurs.

Michel Dieuzaide

Affiche 64 Hubert Grooteclaes